La neige, le froid, la flamboyance des automnes…

Beau roman de terroir, Le Commis des Grandes Terres accompagne Jeannot sur le chemin de la vie. La nature, la rudesse ou l'humanité des personnages, le climat du Haut-Doubs, l'omniprésence de l'Église... sont au coeur du dernier livre de Guy-Louis Anguenot.

Petite silhouette noire recroquevillée sous la trop courte pèlerine qui tombe sur ses jambes nues, Jeannot avance en direction de Champlay, coupant le rideau de cette pluie automnale fine et glacée qui s’acharne et masque la montagne.

Il va d’un bon pas, même si le souffle parfois lui manque tandis que son cœur cogne et s’emballe.

Le commis des Grandes Terres est un beau roman de littérature du terroir. Le nôtre, celui de la Franche-Comté, du Haut-Doubs plus particulièrement. Rien ne manque. La neige, le froid, la pluie, la flamboyance des forêts à l’automne, l’odeur des champignons, les vaches… accompagnent Jeannot sur le chemin de sa vie.

Le commis des Grandes Terres, de Guy-Louis Anguenot.
Autoédité, voir ici le site de l'auteur.

L’hiver a jeté ses ultimes griffes, et le printemps étale ses floraisons au cœur desquelles s’enivrent les abeilles.

Partout triomphe cette force irrésistible de la vie ! Les prés reverdis se parent de narcisses blancs ourlés de festons pourpres, orgueil des bouquets citadins, et des cardamines aux humbles fleurs mauves si fragiles.

Sans oublier la présence forte de l’Église.

L’église se remplit du côté des femmes, un peu moins dans la travée gauche, celle des hommes restés à la maison à l’heure de la goutte et du cigare à bague dorée…

Jeannot est heureux de retrouver l’ambiance de l’église que colorent les vitraux illuminés par le soleil, maintenant au sud-ouest. Des éclats mouvants de rubis, d’émeraudes et de saphirs superbes, sont semés sur les robes blanches des communiantes. Le chœur vibre de la lumière des flammes des cierges. L’harmonium joue un choral très doux…

Quand le lecteur fait connaissance avec Jeannot, c’est un enfant, au cœur de l’hiver. Et avant d’arriver au printemps de sa vie, il va devoir faire preuve de courage.

Les guerres et leur cortège d’horreur la jalonneront. Celle qu’a vécue son grand-père, celle qu’a vécue son père, celle qu’il vivra, lui. La guerre d’Algérie.

Il est encore un enfant, il rentre chez lui, il a la rougeole. Sa mère enceinte est affaiblie. Elle meurt.

- Qu’est-ce que tu fous là, argale ? lui hurle son père depuis le seuil de la chambre ! Fous-moi le camp et ne reviens jamais ! C’est toi qui l’as tuée avec ta saloperie de rougeole ! Épaille vite ou je te démolis ! Je te renie à jamais ! À jamais tu m’entends ! Alors dégage, race de bâtard !

Comment grandir avec cette double malédiction ? Celle d’être accusé du meurtre de sa mère et celle d’être renié à jamais ?

Heureusement, un grand-père aimant chez qui il se réfugie, mais aussi la haine de la grand-mère et des oncles. Amour des uns comme réconfort, ou haine des autres à son encontre, seront des jalons sur les chemins cahoteux qu’il devra emprunter, avant de tracer de son propre itinéraire.

Bien faire et laisser dire

Jeannot ne gardera que l’amour du grand-père et son sage conseil. Bien faire et laisser dire. Admirable grand-père qui lui lègue aussi l’amour de la nature, celui des étoiles et celui des livres. De quoi construire les fondations d’un petit d’homme dont l’avenir parait bien noir.

Alors, dit le grand-père, dès que mes gars ont été en âge de reprendre l’exploitation, j’ai pris ma retraite et retrouvé ma liberté : la pêche, les champignons, la lecture aussi. En cachette d’abord. Parce qu’ici, à la campagne, la lecture est prise pour paresse ! Ya que les gandins qui lisent, affirme toujours ta grand-mère non sans mépris ! Pas les gens sérieux.

Mais écoute bien ce que je vais te dire, Jeannot : il n’y a pas de moments difficiles dont on ne sorte un jour. Pas de combats qui semblent perdus à jamais et que l’on ne finisse quand même par remporter.

Admirable grand-père, pétri d’humanisme, de savoir et de bonté !

Lui aussi meurt, laissant l’enfant désemparé. Mais Jeannot n’oublie rien. Ni la bonté des uns, ni la méchanceté des autres. Il apprend à faire le tri.

Bien faire, et laisser dire.

Il s’arque boute sur cette sage maxime.

je fais comme tu m’as dit pépé, bien faire et laisser dire. … Et puis tu sais, je viens de terminer Michel Strogoff ! C’est un sapré gaillard, ce Strogoff ! …Tu as raison, pépé, le livre est un ami magnifique ! Je vais lire maintenant Sans Famille… Sans famille comme moi sans toi, pépé !

Orphelin de mère et fils d’ivrogne

À la mort du grand-père, chassé de la ferme où il avait trouvé refuge, Jeannot Simonot, orphelin de mère et fils d’ivrogne, est placé chez les Comtet.

C’est vraiment une belle ferme, les Grandes Terres. … Un chemin empierré de moins de cinq cent mètres qui vient mourir contre la grille toujours entr’ouverte de la cour qu’enclosent de hauts-murs de pierres apparentes. Une grande maison coiffée de sa grange
Un gros chien berger aux longs poils noirs, s’approche lentement. Il va vers Jeannot, en fait le tour en reniflant ses vêtements et lui lèche la main en signe de bienvenue.

L’hostilité de la patronne, comme elle exige que Jeannot l’appelle est immédiate. Celle du fils aussi.

La chambre est si petite que la paillasse qu’on lui réserve y tient à peine entre les coffres de céréales et le moulin à farine. Pas de draps, mais une simple couverture grise élimée qui sent le froment et l’étable, tout à la fois. Dans un coin, entre deux coffres remplis d’orge : une toute petite armoire en sapin.
- Tu y mettras tes habits. … Pis je vois que t’as amené des livres ! … Sans famille … Les trois Mousquetaires… L’Histoire de France… Chez nous, les commis n’ont pas de temps à perdre à lire des conneries pareilles.

L’amitié du patron, et aussi et surtout celle de Léa, la fille.

Le maître préside. À sa droite, son fils Daniel qui dévisage gravement Jeannot. À sa gauche, sa fille, Léa, qui sourit et salue le petit commis. … Puis le père trace le signe de croix sur la miche de pain et y coupe des tranches qu’il tend à chacun avant de prendre la parole.

Léa, une autre étoile aux côtés du commis des Grandes Terres

L’enfant avance. Il se construit. Bien faire et laisser dire, les livres, le certificat d’étude qu’il obtiendra brillamment et parce que le patron prend le relai du grand-père en l’encourageant à travailler bien à l’école, en plus du travail à la ferme. L’Étoile du Berger et Léa. Léa, une autre étoile aux côtés du commis des Grandes Terres.

Elle cherchait avec lui la Grande Ourse, la Petite que couronne l’Étoile polaire, Castor et Pollux… Et elle aimait le léger vertige que lui donnait cette belle lecture de l’Univers.
Moments trop brefs et jamais tout à fait sereins pourtant : les deux enfants se sentaient poursuivis sans cesse par l’intransigeance de l’œil de la mère, l’œil de la conscience… Comme Caïn, jadis, dans ce poème de Victor Hugo qu’avait appris Jeannot pour le certificat.

Le certif !

Toute une époque se redessine

Dans ce roman, toute une époque se redessine. Celle où l’on écoutait une radio suisse pour se renseigner sur la météo.

Celle des postes de TSF.

Et puis était venu le temps des foins odorants, des chauds rayons de soleil et du Tour de France. Le patron avait acheté un poste de TSF, avec un gros œil vert qui se fermait lorsque le son grésillait. Le soir, après le travail, ils écoutaient les commentaires de l’étape sur Radio Luxembourg.

Celle de l’achat du premier tracteur, un Massey Fergusson pour Lucien Comtet, le patron des Grandes Terres. Celle de la JAC, la jeunesse agricole catholique. Celle de la punition pour Léa de s’être amourachée du commis. Elle sera envoyée en pension aux Ursulines, à Besançon, pour que les bonnes sœurs la remettent sur le droit chemin et fabriquent une femme prête à tenir son rang : faire des enfants, coudre et cuisiner.

Celle de l’utilisation d’expressions ‟ bien de chez nous” : comme que comme : de toute façon. Épaille vite ! : sauve-toi ! Elle rouscaille : elle rouspète. Et bien d’autres encore que le lecteur aura le plaisir de découvrir, ou de redécouvrir.

De l’hostilité, des amitiés fortes, l’amour de Léa... et la guerre d’Algérie.

D’écueils en réussites, fort d’amitiés solides et de l’amour de Léa, Jeannot à grandi.

Bien faire et laisser dire. Aujourd’hui, on dirait de lui qu’il est un résilient. Il est devenu un homme bien, ou un homme de bien.

Une dernière épreuve à affronter, avant de fonder famille avec Léa. Dans toutes les précédentes, elle ne l’a jamais abandonné. Comment ces deux là résisteront-ils à la guerre ?

1956, déjà, touche à sa fin. En cette fin d’après-midi du 20 décembre, dans les cales du grand paquebot El Djezaïr qui l’amène vers l’Algérie, ballotté par un énorme tangage, Jeannot, couché dans une chaise longue qui lui sert de lit, ferme les yeux et tente de distraire son esprit pour échapper à l’abominable mal de mer qui touche les centaines de jeunes militaires en partance comme lui, pour cette terre qu’il ne connaît que par quelques pages de ses livres d’école.

Dans la lumière qui inonde ses façades blanches, Alger déroule la magnificence de ses immeubles à l’européenne, de ses mosquées à l’architecture si dépaysante, de ses palais mauresques aux fenêtres en arc outrepassés. Elle offre la fraicheur de ses jardins superbes, avec leurs palmiers lourds de fruits sucrés, leurs orangers aux feuilles d’un vert si profond…

Les horreurs de la guerre, les lettres à Léa, celles à son ami Michel. À l’une et à l’autre, il ne raconte pas la même guerre.

Il en sort vivant mais meurtri.

Et le commis peut enfin devenir le maître de sa vie. Avec Léa. Aux Grandes Terres.

L’étoile naissait au couchant.
Perle de lumière venue des limbes violets, où venait de mourir le jour…

 

 

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