Un roman d’émancipation individuelle et collective

« La Beauté des choses », c'est celle de l'amitié, du travail, des arbres, des marcassins traversant la nuit une route enneigée... Dans le roman de Dominique Gros, ces « belles choses » et quelques autres, telles la lutte contre la fermeture d'une usine de lunettes ou la bataille pour préserver la forêt d'un village-vacances, s'inscrivent comme le décor de la renaissance d'une femme en danger.

Dominique Gros, lors d'une présentation de son livre à Montain.

La Beauté des choses raconte une année particulière dans la vie d'une femme, ouvrière dans une fabrique de lunettes. Une année nécessaire pour se détacher d'un homme qui la malmène psychologiquement depuis des lustres et qui vient de franchir le pas de la violence physique. Une année nécessaire pour explorer d'autres repères, douter, avancer, se perdre, se tromper. Mais aussi participer à deux luttes sociales qui contribueront à structurer la nouvelle vie qu'elle devra construire.

La première bataille est celle que doivent mener les 300 salariés de l'usine abandonnée par son principal client en laquelle le lecteur averti peut reconnaître la lunetterie Logo, fermée il y a quelques années à Morez. Mais cela pourrait être n'importe où, pourvu que les travailleurs se soulèvent. Alba, c'est le prénom de cette femme, qui se met à suivre le mouvement, notamment grâce à l'admirable Célia, une déléguée syndicale au grand cœur et à la volonté farouche.

L'écriture de Dominique Gros est simple et précise, concrète, au plus près de ses personnages. Sans fioriture ni effet de style, il campe les situations avec empathie, souvent en donnant la parole aux protagonistes. Comme le ferait le journaliste qu'il a longtemps été à Cherbourg, au quotidien La Presse de la Manche. Mais comme romancier, il les suit au long cours, leur donne une dimension humaine complexe en articulant vie sociale et intimité, réalité et fantasmes. Il sait le poids du passé sur le présent : « elle avait toujours vécu la tête inclinée vers le sol. C'était cela qu'on lui avait appris dans la secte : baisser la tête pour adorer. » Un homme et un patron après le gourou qui avait subjugué ses parents... Car Alba est aussi passée par là.

« Nous ne sommes pas des objets. Mais des êtres humains avec le devoir de vivre notre vie, non pas celle que d'autres veulent nous faire subir. »

Ce roman n'est pas avare en émotions de toutes sortes. Il y a notamment cette très belle scène où le fils d'Alba, étudiant, dit à sa mère qu'elle devrait se séparer de son père. Il y a la colère et la tristesse des ouvriers confrontés à l'inéluctable : « C'est lorsque, les larmes aux yeux, le chagrin d'une défaite plantée dans le cœur que Célia annonça sur le perron de l'usine la fermeture définitive, qu'Alba fendit la foule pour se jeter dans ses bras.
- Nous ne sommes pas des objets, Alba. Mais des êtres humains avec le devoir de vivre notre vie, non pas celle que d'autres veulent nous faire subir. »

Le roman a aussi des accents naturalistes : « La peur ne la bouscula même pas. Au contraire, c'est le merveilleux qui s'imposait. A trois mètres, une tribu de sangliers traversait sagement la route. Un cordon d'une vingtaine de marcassins suivait une laie protégée par une autre qui montait la garde, face à la voiture. La vue de ces animaux jaillis de nulle part la comblait. Que faisaient-ils là à cette heure de la nuit ? Une migration nocturne sans doute pour s'éloigner d'un territoire devenu trop dangereux ou pour fuir des braconniers à leurs trousses. »

Dominique Gros fait partager les découvertes enthousiastes et parfois intimidées de son héroïne. Pour un arbre remarquable, une virée militante en forêt, une curiosité architecturale expliquée par un passionné : « Et lorsque tu détailles la porte d'entrée, tu assistes à ce martyre de saint Saturnin : l'écartèlement, la décapitation. N'est-ce pas justement l'état de celui qui est terrassé par la souffrance ? »

Du vrai carnaval aux saturnales du roman...

A travers Alba, le lecteur assiste à l'élaboration d'une stratégie de lutte contre un grand projet saccageur d'une centaine d'hectares de forêt où le groupe Water Island projette de créer un village de vacances qui ressemble comme deux gouttes d'eau au véritable projet porté par center parcs dans la vraie forêt de Poligny. Dans la vraie lutte, les militants avaient organisé un défilé de carnaval dans la ville. Dans le roman, ils font revivre les saturnales : « Une fête de l'égalité, pour déclarer caduque cette mainmise sur le bien commun sans concertation. » Et comme dans la vraie vie, ils gagnent aussi en justice... Mais pas de procédure d'appel dans le roman : « Je ne voulais pas faire la chronique de la lutte », explique l'auteur.

Les luttes collectives et individuelles s'alimentent parfois, comme si l'émancipation était multidimensionnelle. C'est aussi ce que dit ce roman qui n'est pas seulement celui d'une prise de conscience, mais d'un processus de passage à l'acte libérateur, alternant action et réflexion, y compris via la musique, la fête ou le dessin : « C'est dans la solitude qu'elle pourrait réfléchir à cela. Pas dans le brouhaha et les paroles avinées et incohérentes. Elle préféra le silence de son appartement. Un peu de lecture ou une émission musicale la détendrait. Elle comprit qu'elle devenait capable de décider de ses choix et de ses relations. Fuir n'était pas obligatoirement rompre, mais simplement prendre de la distance pour laisser monter en elle le désir de jours nouveaux. »

Extraits

...elle comprenait que ce que lui proposait la conseillère ne correspondrait pas à ses attentes, surtout à ses capacités. Mais elle n'avait pas d'autre expérience que sa vie dans l'industrie de la lunette. On lui proposait un CDD de ménage à temps partiel à vingt kilomètres de chez elle, un remplacement d'aide-soignante dans un Ehpad, à elle, ignorante en soins gériatriques, ou une formation de peintre en bâtiment. Elle se dit qu'elle irait voir tout de même pour ne pas froisser la conseillère, surtout ne pas perdre ses droits au chômage.

(...)

Les militants demeurèrent encore dans la forêt. L'occasion de se rencontrer aussi nombreux était rare. Il fallait donc profiter de ce moment pour discuter des problèmes communs, des stratégies à mettre en place, d'échanger des informations techniques ou juridiques. Alba suivait les débats sans toujours saisir les subtilités d'un langage dont les termes lui échappaient. Elle retrouvait cette ambiance des réunions syndicales qu'elle avait connues avec Célia. Comme à l'usine elle s'appliquait à rester concentrée pour retenir les expressions les plus frappantes qui lui permettraient d'organiser sa réflexion qu'elle jugeait insuffisante. Son silence la protégeait de dévoiler sa naïveté, son inculture et l'indifférence dans laquelle elle avait vécu si longtemps.

Dominique Gros : « J'essaie d'écrire des bouquins lisibles par tout le monde »

Votre roman raconte un an de la vie d'une femme, le début d'un processus d'émancipation. D'où vous est venue cette idée ?

Je n'en sais pas grand chose, sinon que j'ai croisé plusieurs femmes qui ont vécu cette histoire là. Enfin, pas exactement celle-là, mais en tout cas avec un conjoint pervers narcissique qui les harcelait moralement ou pire... C'est quelque chose qui m'avait touché.

Il y a de beaux portraits de personnalités de la classe ouvrière. Vous avez fait un roman populaire ?

Oui. C'est ça. Je ne me range pas dans la littérature avec un grand L. J'essaie d'écrire des bouquins lisibles par tout le monde, bien faits, bien construits, sur des thèmes qui m'émeuvent, m'intéressent, des thèmes d'actualité...

Ce n'est pas votre premier livre sur ce monde populaire puisque vous avez déjà écrit sur les ouvrières de Moulinex ou encore un ouvrage intitulé Paroles de militants...

Sur Moulinex, c'étaient des portraits de femmes après la lutte, après la fermeture de l'usine. Paroles de militants, ce sont des entretiens avec des retraités qui avaient vécu des conflits sociaux dans les années 1960, et même avant pour certains : l'un était presque centenaire...

Dans La Beauté des choses, le lecteur franc-comtois qui connaît le Jura peut reconnaître la lutte des salariés de la lunetterie Logo à Morez ou encore celle des habitants opposés à l'implantation d'un center parcs à Poligny. On reconnaît aussi des lieux comme une chapelle de Charézier, la statue du général napoléonien Jean-Pierre Travot, des ambiances forestières ou hivernales. Mais jamais vous ne citez un lieu, sauf Dijon et Lyon...

Vous ne vous trompez pas... Je ne voulais pas nommer des lieux précis. Je ne voulais pas d'un roman régionaliste, mais plus universel. Je ne voulais pas ramener ça à une logique jurassienne, mais laisser une ouverture à un lecteur non jurassien. Pour Center parcs, j'ai plutôt fait la fin de la lutte dont je ne voulais surtout pas faire la chronique. Mais mon personnage s'intéresse à divers éléments.

Vous avez été journaliste. Quel regard portez vous sur le métier aujourd'hui ?

Ha ! C'est un peu ambigu... J'ai beaucoup de difficultés à en parler. Dans le livre, je cite l'exemple d'un journaliste qui bouffe à tous les râteliers, mais ce métier n'est pas que ça ! Tout n'est pas blanc ou noir. C'est une fonction importante d'informer. C'est complexe. C'est indispensable, même si c'est loin d'être parfait. Aujourd'hui, il y a tous ces rachats par Bolloré, mais même dans des médias rachetés, des gens font leur boulot sincèrement.

Votre expérience professionnelle se ressent dans la façon d'appréhender des personnages, des situations...

Le journalisme m'a certainement amené à rencontrer des tas de gens, comprendre leurs discours. Le journalisme, c'est une ouverture d'esprit, apprendre l'observation. Ça m'a donné envie de parler de certaines personnes, qu'elles soient déplaisantes ou exemplaires...

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