« Organisez la décroissance, ou le réchauffement le fera pour vous ! »

C'est le message de l'agronome Mathieu Cassez à la filière comté. Il a publié dans le journal de la FDSEA du Doubs un article exhortant les producteurs de lait à prendre en compte une baisse prévisible de 20% des rendements fourragers à échéance proche. Sinon, il faudra songer à faire du comté au lait de brebis...

genisses

Le 5 octobre 2018, dans un article relatant l'augmentation de 1,3° en dix ans constatée par une équipe de chercheurs dans la tourbière de Frasne (Haut-Doubs), je posais ces deux questions qui m'étaient venues à l'esprit en écoutant l'exposé de l'écologue Daniel Gilbert : « Faut-il se demander si l'on pourra encore faire de l'élevage à comté dans trente ans ou s'il faut commencer à songer à concurrencer le roquefort ? Élever des brebis ou avoir moins de vaches ? »

L'agronome Mathieu Cassez, conseiller d'entreprise à la chambre d'agriculture Doubs-Territoire-de-Belfort, se pose depuis plus longtemps encore des questions du même ordre. Six semaines plus tard il signait dans le numéro du 16 novembre 2018 de La Terre de chez nous, l'hebdomadaire de la FDSEA du Doubs, un long article sur les conséquences du changement climatique sur l'AOP comté. Son titre était tout aussi provocateur que mes interrogations : « 2050 : du comté au lait de brebis ? »

On peut le lire ici, mais pour ceux que sa technicité rebuterait, voici une analyse destinée à en faciliter la compréhension, avant que l'auteur ne réponde à quelques questions.  

Faudra-t-il alors acheter régulièrement du fourrage hors de la région ?

Mathieu Cassez rappelle pour commencer que Besançon devrait connaître en 2030 le climat de Florence (Italie), en 2050 celui de la Grèce, et explique que l'élevage laitier aurait tout intérêt à s'inscrire dans des logiques d'adaptation. Il souligne que l'évolution du climat est déjà visible avec des pluies printanières de plus en plus importantes et des sécheresses estivales plus fréquentes : je ne connais aucun paysan le contestant. Il évoque plusieurs conséquences à ces phénomènes, notamment une diminution du rendement des prairies de l'ordre de 20%, soit 1,5 à 2 tonnes de matière sèche en moins par hectare.

Certes, l'herbe poussera plus vite et plus tôt dans l'année, permettant des foins plus précoces, comme on a commencé à le constater depuis quelques années. Une fois coupée, cette herbe risque fort de ne plus repousser à cause d'étés très secs, compromettant de plus en plus les regains. Et si l'on pourra compter sur davantage de pluies automnales qu'aujourd'hui, on risque d'avoir des soucis pour récolter ou faire pâturer les animaux pour cause de sols gorgés d'eau sur lesquels s'enfoncent plus que de raison les pneus des tracteurs ou les sabots des animaux ! Faudra-t-il alors acheter régulièrement du fourrage hors de la région ? On imagine déjà la difficulté que la filière comté aurait à continuer à communiquer sur l'image des vaches aux champs...

Envisager l'hypothèse d'une réduction du nombre d'animaux

Confrontés à un tel problème, les éleveurs n'auraient pas d'autres solution que d'affourager comme en hiver, autrement dit apporter à manger à leurs bêtes. Soit en fertilisant davantage pour « exploiter pleinement le potentiel de pousse de début de printemps », soit en recourant à des plantes résistant à la sécheresse, « plus productive dans des conditions climatiques plus méditerranéennes ». Mais dans les deux cas, il ne veut « pas surestimer » ces solutions dont l'efficacité pourrait être réduite par des fortes pluies lessivant les engrais dans le premier cas, par d'éventuelles difficultés d'implantation dans le second.

Le problème ayant tout l'air d'une impasse, Mathieu Cassez envisage l'hypothèse d'une réduction du nombre d'animaux. Autrement dit, une orientation tabou dans le discours agricole, à tout le moins difficile à imaginer pour de nombreux paysans alors que la détermination du sexe des bovins dès l'insémination, en usage depuis quelques années, leur a permis d'augmenter « spectaculairement » le nombre de génisses. Avec pour conséquences une augmentation du chargement à l'hectare (ratio animaux/surface fourragère).

« L'année fourragère difficile que nous venons de vivre, qui se solde à l'entame de l'hiver par des bilans fourragers en crise et des achats importants et coûteux de fourrages, ne s'annonce-t-elle pas comme un avant-goût de ce qui nous attend ? Et ne vient-elle pas tout simplement remettre les pendules à l'heure ? », interroge notre agronome en poursuivant son raisonnement : « dans les pays méditerranéens dont le climat pourrait progressivement devenir le nôtre, la production laitière est réalisée principalement par le biais de chèvres ou de brebis, et presque jamais par des vaches ! »

Éviter de produire 4000 litres de lait à l'hectare !

D'où son titre sur le comté de brebis. D'où surtout une conclusion en forme de prudente démonstration : « il semblerait que des niveaux de chargement à 0,7 ou 0,8 UGBunité de gros bétail. Une vache = une UGB à l'hectare de surface fourragère soient plus adaptés pour remédier à un bilan fragilisés par des récoltes moins importantes, et une période d'alimentation sur stocks rallongée par des périodes estivales de sécheresse ou de fortes pluies ».

Plus précisément, ceux qui ont des troupeaux à 7000 litres de lait par vache et par an y arriveront en ne dépassant pas 3000 litres de lait à l'hectare. Cela signifie qu'ils doivent disposer d'assez de terres. Mais « l'affaire se corse pour des productivités à 4000 litres à l'hectare ou plus ». Ils sont invités à diminuer le nombre de leurs génisses, ce qui peut être dangereux pour le renouvellement du troupeau laitier s'ils descendent sous le seuil des 30% de génisses dans le troupeau. 

La quantité globale de lait sur la filière pourrait aussi être remise en cause par des objectifs « plus ambitieux » de réduction des gaz à effet de serre. On entre certes dans la fiction, mais celle-ci doit, pour Matthieu Cassez, pousser la filière à « se positionner » par rapport à une problématique qui reste devant nous.


Mathieu Cassez : « si un jour il y a un problème de confiance
de la part des consommateurs, la bulle éclatera... »

Les récoltes de fourrages sont de plus en plus difficiles pour les éleveurs. Depuis combien de temps les regains sont-ils impactés ?

Dans une réunion récente, un paysan disait qu'on cherche à leur faire peur... On eu les sécheresses de 1976 et de 2003. Depuis, c'est tous les deux ou trois ans. On vit une anomalie climatique un an sur deux depuis 2007. Météo-France annonce que ça deviendra habituel entre 2030 et 2050...

(Photo d'archives)

Vous évoquez l'hypothèse d'implantation d'espèces fourragères résistant à la sécheresse. Ne vont-elles pas venir naturellement ?

Des paysans disent qu'ils vont implanter des plantes temporaires car les fourrages permanents vont diminuer. Des plantes temporaires, comme la luzerne, sont adaptées, mais ces solutions sont marginales. Il faut chercher des adaptations persistantes, mais elles ne se mettent en valeur que sur des terres à bon potentiel : la luzerne pousse sur des sols profonds, pas sur des sols de 10 centimètres...

Quant aux engrais, c'est la même chose : s'il tombe des sacs d'eau, ils sont lessivés, et en plus ils viennent du pétrole, d'où un possible problème d'accès. J'ai écrit en septembre un article sur la bulle spéculative en AOP. Il faut savoir que ces dernières années, l'augmentation de la valeur ajoutée a été captée pour un tiers par les intrants, et pour les deux tiers par les moyens de productions, bâtiments, matériels, etc.

On produisait 30.000 tonnes de comté par an il y a trente ans contre 60.000 aujourd'hui. Est-ce encore tenable ?

C'est toujours tenable si les producteurs mettent la main à la poche ! Je leur dis : soit vous organisez la décroissance, c'est à dire faire mieux sur la partie environnementale et récupérer sur le prix du lait, c'est la décroissance des volumes mais pas celle du chiffre d'affaires. Soit ce n'est pas vous qui l'organisez et alors c'est le réchauffement climatique qui s'en occupera.

Ces adaptations ont-elles commencé ?

Des gens commencent à se calmer sur l'élevage, retirent des animaux, mais c'est timide. D'autres cherchent à acheter du fourrage dont les prix flambent. Quand j'ai présenté mon topo en réunion, la salle était atone. Il y a eu une question de CoopexCoopérative d'exportation : que va-t-on faire avec notre filière d'exportation de génisses ? Culturellement, si on leur dit de moins produire, certains ont l'impression de perdre leur âme. Dans les groupes de développement, ça finira par passer, mais c'est 100 à 150 personnes dans le Doubs... Cette question a donné lieu à de vives discussions au sein du CIGCcomité interprofessionnel de gestion du comté.

Vous écrivez que ce sera difficile pour ceux qui produisent 4000 litres de lait à l'hectare, mais le cahier des charges actuel du comté a mis la barre à 4600 litres...

3000 litres est beaucoup plus raisonnable. Le problème, ce sont des fermes qui vont chercher leur marge sur la tranche entre 3000 et 4000 litres avec des complémentations. Il y a un défaut d'anticipation de la baisse des potentiels fourragers qui est de l'ordre de 20 à 30%, ce qui provoque une spéculation, c'est à dire qu'on s'imagine un modèle économique biaisé par rapport à ce qu'il est réellement. Certains sous-estiment la capacité à sécuriser le prix du lait. S'ils ont beaucoup investi et que le fourrage ne permet pas de produire les volumes attendus, si un jour il y a un problème de confiance de la part des consommateurs, la bulle éclatera. Le prix du lait à comté (autour de 500 euros la tonne) a tendance à mettre des paillettes dans les yeux. Or, dans le contexte du réchauffement climatique, le foin sera une denrée rare. Il est aujourd'hui entre 200 et 250 euros la tonne, c'est trois fois plus qu'il y a trois ans...

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