Les PPAM, une jeune filière régionale majoritairement en agriculture bio

Le succès de la Fête de la bio « Regains-Herbes en fête » le 6 septembre à Lons-le-Saunier témoigne d'un intérêt croissant des consommateurs pour les filières locales bio. Mais aussi la curiosité des citoyens pour les débats d'orientation agricole. A l'image d'une table ronde de professionnels sur l'utilité de ces plantes à parfum, aromatiques et médicinales pour soigner aussi végétaux et animaux, ou encore d'une conférence de Joël Labbé, à l'origine de la première loi anti-pesticides.

sauge

Connaissez vous les PPAM ? Ce sont les plantes à parfum, aromatiques et médicinales dont la France est le quatrième producteur européen (9%) derrière la Pologne (29%), la Bulgarie (21%) et l'Espagne (11%). Traditionnellement cultivées dans le Sud-Est (qui ne connaît la lavande et le lavandin de la région de Grasse ou les herbes de Provence ?), les PPAM le sont aussi dans le Val de Loire ou le Massif central, la Drôme et ailleurs.

La part des PPAM cultivées en agriculture biologique croît rapidement. En France, elle est passée de 15,3% en 2015 à 21,1% en 2018. En Bourgogne-Franche-Comté, c'est une toute jeune filière en pleine expansion. Elle est majoritairement bio bien que les statistiques officielles accessibles ne le soulignent pas. La bio représente 95% des PPAM produites dans le Doubs, nous indique-t-on à Interbio, l'organisme organisant la production bio régionale. La filière PPAM n'existait quasiment pas il y a quinze ans, avec seulement deux ateliers en Franche-Comté. Ils sont plus de vingt aujourd'hui, la plupart regroupés au sein de l'association L'Herberie jurassienne, créée en 2007, un an après l'ouverture de formations dédiées au CFPPA de Montmorrot, près de Lons-le-Saunier. 

L'Observatoire régional de l'agriculture bio de Bourgogne-Franche-Comté fait un constat similaire au niveau de la grande région : il y avait 92 exploitations en PPAM en 2018, soit trois fois plus que dix ans plus tôt, dont 53 en font leur activité principale, les autres étant souvent également dans l'arboriculture, voire le maraîchage. Sur ces 92 fermes, on en dénombrait 28 en Franche-Comté, se répartissent pour moitié dans le Doubs, dix dans le Jura, trois en Haute-Saône, une dans le Territoire de Belfort.

Plus 40% en un an

Les surfaces ont quant à elles plus que doublé, atteignant 221 hectares (dont 186 certifiés et 35 en conversion) en 2019 dans la grande région, soit 40% de plus en un an. 80% des exploitations ont moins d'un hectare, chiffre à relativiser car nombre de producteurs font également de la cueillette sauvage, notamment en forêt. Ces statistiques ne disent cependant pas qu'hormis de rares fermes dépassant un hectare, notamment en Bourgogne, la plupart des fermes de Franche-Comté travaillent sur 20 à 50 ares, faisant souvent vivre chichement les passionnés qui s'y sont engagés : « les gens s'en sortent en générant après trois ou quatre ans un revenu voisin du smic, proche de celui de certains maraîchers, tandis que les paysans-boulangers peuvent gagner un peu plus », constate Thibaut Joliet.

Chargé de mission au CFPPA de Montmorrot, producteur de PPAM avec sa compagne Marie Maisonneuve à Saint-Maur, il est l'une des chevilles ouvrières de l'Herberie jurassienne pour l'organisation de la Fête de la bio qui s'est tenue pour la première fois avec Regains, marché festif annuel du Groupement des agrobiologistes du Jura. Provoquée par la situation sanitaire, cette mutualisation a débouché sur un succès populaire qui a ravi ses initiateurs. Plus de 2.500 visiteurs ont investi dimanche 6 septembre le bucolique Parc des Bains de Lons-le-Saunier pour remplir leurs cabas de légumes, de viande ou de boissons, de baumes et de macérats, d'alcoolatures et autres préparations à base de plantes qui font du bien.

Ceux qui ont assisté à l'inauguration, ont entendu Thibaut Joliet adresser un « message pour les producteurs et les amateurs : les plantes sont une solution pour davantage de biodiversité ». Au milieu du public, Hubert Galliot, grand connaisseur de botanique et producteur pionnier dans le Haut-Doubs, opine : « c'est LA solution ».

« Ce qui freine le plus, c'est que les gens se connaissent peu... »

Quand Thibaut Joliet ajoute que la profession partage l'ambition d'une structuration du secteur, Hubert Galliot souffle : « Ce qui freine le plus, c'est que les gens se connaissent peu... » De ce point de vue, la manifestation est une réponse, mais les élus discourent davantage sur le maraichage et les légumes que sur les plantes aromatiques ou médicinales. « Il faut travailler à la construction d'une filière en développant le maraichage du côté de Courlans [ouest de la ville] ou dans la définition du projet alimentaire territorial du pays lédonien », souligne Claude Borcard, le nouveau président (PS) de la communauté d'agglo de Lons. « Il faudra savoir résister aux grands groupes qui essaient de vous récupérer », ajoute le nouveau maire Jean-Yves Ravier (divers gauche). « l'agriculture bio est un atout économique et le maraichage créé de l'emploi », complète le conseiller régional Pierre Grosset (DVG), élu municipal à Montmorrot. Même la conseillère départementale Annie Audier (DVD) l'assure : « la bio, on y revient ».

Joël Labbé, le sénateur écologiste du Morbihan, auteur de la loi interdisant les pesticides dans les collectivités locales et les potagers familiaux, se dit « impressionné » de sa visite jurassienne. Il garde l'essentiel de son propos pour la conférence qu'il donnera dans l'après-midi sur le thème « des plantes pour remplacer les pesticides ». Il ajoute qu'il lie ce combat essentiel à « la reconnaissance des métiers de l'herboristerie interdits depuis Vichy ».

Parmi les auditeurs, le président de la chambre d'agriculture du Jura, François Lavrut (FDSEA) n'est pas convié à prendre le micro. Sans doute est-il en terre de mission... « La chambre d'agriculture accompagne toutes les agricultures », me confie-t-il, insistant devant mon air dubitatif : « on ne juge pas si c'est bien ou pas... » Quelles places ont le maraîchage ou les PPAM dans le projet agricole départemental ? « Ça fait un moment qu'on ne l'a pas empoigné... Ma plus grosse crainte, sur toutes les filières, c'est de ne pas emmener les gens dans une impasse. Il faut cadrer les choses au maximum... » Que pense-t-il du combat anti-pesticides symbolisé par Joël Labbé ? « Tout le monde utilise des molécules de synthèse... Je suis obligé de prendre du recul. Ma pire crainte, c'est que l'agriculture bio s'effondre. Elle sera toujours plus chère que la conventionnelle. Pour une filière de légumes, il faut par exemple une conserverie... »

Quoi qu'il en dise, la non utilisation de produits chimiques de synthèse et d’OGM est bel et bien le marqueur de l'agrobiologie...

Des conserves, en voilà justement sur le stand d'ELAN, association d'insertion employant une soixantaine de personnes sur 25 équivalents-temps-pleins dont certains dans les légumes. Elle fournit des paniers à des particuliers, le restaurant municipal depuis longtemps converti au bio et aux circuits locaux. Joël Labbé a d'ailleurs souligné à quel point Lons-le-Saunier a été un exemple en la matière pour le pays.

Pour la première fois sur la fête de la bio, Sandrine Duret propose aussi des conserves à base de viande de volailles fermières. Depuis 2017, elle en élève « par conviction » 3000 par an en plein air à la Ferme des petites plumes de Charcier où chacun dispose de 4 m2.

A quelques pas, Willy Waber tient un stand de légumes, fruits, pain et fromages tous produits à la Ferme de Visargent, en Bresse voisine. Habitué du marché hebdomadaire de producteurs de Lons, il entend « soutenir l'initiative » de la Fête de la bio : « c'est un événement pour les productions bio soient ensemble, c'est ça qui fait notre force ». Si son département de Saône-et-Loire, marqué par l'élevage et la vigne, a le plus fort taux d'emploi agricole de Bourgogne-Franche-Comté (4,83%) tout en étant l'un des moins bio, le Jura est pour sa part en pointe avec 10,45% des surfaces agricoles en bio et en conversion (chiffres 2018), juste derrière la Haute-Saône (11%). Cette caractéristique est notamment due à une percée en viticulture (21,4% des 2223 ha) et à la part importante des légumes (17,4%de 339 ha) juste derrière la Côte d'Or (18,2% de 798 ha).

« Il ne s'agit pas de remplacer les pesticides par des plantes,
mais de faire pousser ces plantes au milieu des autres... »

La table ronde permet de mieux saisir ce qui réunit PPAM et agriculture bio, la question centrale posée d'emblée étant : « se passer des pesticides en agriculture, des plantes à la place des pesticides ». A son énoncé, on songe aux phrases prononcées maintes fois par le viticulteur Claude Buchot, expliquant qu'il utilise depuis quarante ans purins et décoctions, macérations et autre huiles essentielles pour garder ses vignes en bonne santé.

Viticultrice à Ménétru-le-Vignoble, à deux pas de Château-Chalon, Marie-Pierre Chevassu confirme devant la centaine d'auditeurs : « je n'utilise pas de soufre, mais une macération huileuse d'ail... La vigne est une mono-culture. Quand on voit certains sols, on se dit qu'il y a un problème, il faut donc ramener des plantes... » Maraîcher à Grusse, Emmanuel Kovaric a adopté la biodynamie après une formation en 2008 : « j'ai banni le cuivre, le soufre, diminué les engrais azotés... Je me suis plu à ce jeu et j'utilise des préparations de prêle, de sauge, d'achillée... Mais quand il y a les haricots à cueillir, on n'a pas toujours le temps de mettre de l'achillée millefeuilles qui peut apporter de la fraîcheur... » Producteur de PPAM à La Planée, près de Pontarlier, Baptiste Riot confirme l'intérêt des plantes-remèdes : « On a toujours trouvé des solutions avec des purins ou des hydrolats, en cultivant la variété. Il ne s'agit pas de remplacer les pesticides par des plantes, mais de faire pousser ces plantes au milieu des autres... » 

Comme ces nouveaux paysans n'ont pas forcément le temps de réaliser les préparations au moment où elles seraient nécessaires, ils pourraient se tourner vers des fabricants encore rares, ce que justement, Fannie Bertrand se prépare à être : « Mon projet est de produire des préparations naturelles pour l'agriculture et les particuliers, des papys-mamies qui ne veulent pas aller à Jardival. Il s'agit de ne plus traiter un symptôme, mais de le prévenir, de ne pas voir la préparation comme un traitement, mais comme un accompagnant... »

Formateur en phytothérapie agricole, Eric Petiot précise l'idée : « tuer un symptôme, c'est ne pas comprendre sa raison, ne pas comprendre le sol, le cosmos... Quand on analyse un sol en agriculture conventionnelle, il n'y a plus de vie. Nous, on apporte de la biodiversité. Si on élimine les acariens, les pucerons, l'oïdium qui sont des indicateurs, on se trompe ! L'agriculture telle qu'on l'enseigne est un canular, de la propagande ! »

« Redéfinir ce qu'est le bien commun »

Vétérinaire homéopathe, Paul Polis utilise les plantes depuis toujours, mais pas que pour soigner : « La priorité, c'est que les choses aillent bien, mais l'agriculture intensive créé les conditions de pathologies permanentes. Nous vivons un désastre car la biodiversité des pâtures est en train de disparaître : on prive les animaux de plantes dont ils ont besoin... »

A ce stade, forcément, arrive la question de la politique : que peut-elle faire ?, demande l'animateur du débat Guillaume Petitjean. « Redéfinir ce qu'est le bien commun », répond Eric Petiot, « qu'on puisse transmettre nos expériences... Mais j'ai du mal à imaginer transmettre des millénaires de savoir à des politiques qui sont des immatures déracinés ! » Pour Joël Labbé, « le rôle des politiques est d'ouvrir les portes. J'ai accompagné dans les ministères des gens à qui on en refusait l'entrée depuis dix ans... »

Deux heures plus tôt, invité à prononcer une conférence sur le même thème, il avait raconté comment il était parvenu à faire adopter sa loi. Elu sénateur en 2011, il découvre « l'outil extraordinaire » qu'est la mission d'information et participe à la création de celle consacrée à l'impact des pesticides sur l'environnement et la santé : « on a travaillé six mois, fait des tas d'auditions de médecins, producteurs de produits phytosanitaires, agriculteurs en utilisant, en étant malades, les refusant... Notre conclusion fut que c'étaient des produits dangereux qu'on ne devait pas utiliser s'il existait des alternatives. Ça a été voté à l'unanimité de la mission... »

Le Sénat, puis l'Assemblée nationale adoptent le texte qui ne concerne que 10% des usages, mais il faut un début à tout. Joël Labbé décrit l'état du jeu et du rapport de force politiques dont il a dû tenir compte pour faire avancer le texte : « Si on reste sur l'agriculture, on ne trouvera pas de majorité, on a donc commencé par les jardins domestiques... Des collègues me sont tombés dessus, mais j'ai mis les pieds dans le plat. J'en conviens, c'est une petite loi, mais une loi pied dans la porte... On n'est pas là pour emmerder les agriculteurs conventionnels, mais pour l'intérêt général. Les lobbies ont essayé de démonter la loi, ils n'ont pas pu. J'ai lâché sur les terrains de sport et les cimetières car je n'avais pas la majorité... Mais je viens d'apprendre que le gouvernement va bientôt interdire les pesticides dans les cimetières. On ne pouvait pas y interdire d'un coup les pesticides, mais la tendance à leur végétalisation a été lancée... »

« Tout est verrouillé par l'industrie chimique et l'Ordre des pharmaciens… »

Le sénateur du Morbihan porte un second combat qu'il aimerait voir aboutir à la fin de son second mandat en 2023 : la reconnaissance des métiers de l'herboristerie après qu'il a été sollicité par Thierry Thévenin : « il m'a accroché, je suis tombé dans la marmite des plantes médicinales : c'est un domaine d'avenir extraordinaire pour la santé, le maintient en bonne santé, les petits maux du quotidien. Leur rôle est démontré en complément des traitements du cancer... »

Mais il y a un problème : « Tout est verrouillé par l'industrie chimique et l'Ordre des pharmaciens, pas les pharmaciens individuellement. Les ordres des pharmaciens et des médecins sont terribles de postures... Il y a donc eu une nouvelle mission d'information dont je suis le rapporteur : 38 recommandations sur 39 sont passées à l'unanimité, sauf la reconnaissance du métier d'herboriste ! Depuis des années, tous les ministres de la santé, de droite et de gauche, l'ont empêchée. Il faut des formations reconnues. On a cinq écoles en France, mais sans diplôme, la question est comment les reconnaître. On pourrait le faire à trois niveaux : les pharmaciens à qui ça doit être reconnu, les herboristes de comptoir ; formés parfois comme pharmaciens, mais qui ne sont pas reconnus sans officine ; et les paysans herboristes qui sont limités à 148 plantes mais n'ont pas le droit de dire qu'elles peuvent être bonne pour la toux ou pour cicatriser ! Il y a un petit groupe de sénateurs pour avancer vers un consensus pour construire une majorité... »

Joël Labbé réussira-t-il à convaincre ? Beaucoup le sont déjà parmi les cultivateurs de PPAM, les paysans bio, les éleveurs, les professionnels de santé, y compris animale. L'interdiction demeure et « des vétérinaires prennent le risque de se voir reprocher un excercice illégal de leur métier alors qu'il y a un vaste champ à développer pour la santé par les plantes et des alternatives aux anti-biotiques, qu'il y a 800 préparations non préoccupantes à qui on fait mille misères pour des mises sur le marché : des bio-répulsifs, des bio-stimulants... On a souvent des dégâts de ravageurs car les espèces de semences commercialisées sont plus fragiles que celles des terroirs. L'agriculture conventionnelle reste moins chère que l'agriculture bio car ses externalités négatives sur la qualité de l'eau, de l'air, des sols, sur la biodiversité ou les pollinisateur, ne sont pas intégrées aux coûts, même Stéphane Le Foll le disait... J'en ai marre d'entendre que le bio est réservé aux bobos ! »

Dans l'auditoire, on lui demande ce qu'il pense de la récente dérogation permettant d'utiliser des néonicotinoïdes dans la culture de betteraves : « Barbara Pompili a plaidé l'interdiction, mais avec la puissance du lobby betteravier, soutenu par la FNSEA, c'est le bordel et les maïsiculteurs vont aussi demander une dérogation. Il n'y a pas de molécule de substitution, mais des politiques de substitution : il faut revenir à la polyculture ».

Ce serait une façon de réhabiliter la biodiversité, comme l'illustrera lors la table ronde le vétérinaire Paul Polis : « Quand le comté se présente comme le fromage aux 539 plantes, c'est de la publicité mensongère car 85% ont été détruite. Quand on remplace la chimie par des plantes, on est poursuivi, enquiquiné par l'Ordre ! Aujourd'hui, on créé des problèmes et on s'enrichit en les soignant. Quand les éleveurs passent en bio, leurs animaux ont beaucoup moins de maladies... On nous emmerde avec la sauge alors qu'il y a 10.000 morts par an de produits vendus en pharmacie... »

La boucle est bouclée : les PPAM et l'herboristerie font partie des solutions... Mais pour les mettre en œuvre, il faut aussi d'autres perspectives pour l'agriculture. A une dame qui, dans le public, s'étonne que 40% des terres agricoles appartiennent à des non paysans, Joël Labbé cite la proposition de loi foncière portée par le député Dominique Potier (PS, Meurthe-et-Moselle). Elle reviendrait notamment sur des dispositions de la loi de modernisation agricole portée par Bruno Le Maire durant le quinquennat Sarkozy, qui a justement ouvert la porte aux capitaux extérieurs à l'agriculture de s'y investir.

Newsletter

Lisez la Lettre de Factuel

ABONNEZ-VOUS À LA NEWSLETTER !