Changement climatique : sauver les tourbières pour garder le carbone…

Le laboratoire Chrono-Environnement de l'université de Franche-Comté fait le bilan de dix ans de recherches sur la tourbière de Frasne dont la température a augmenté de 1,3° depuis 2009. Pour l'écologue Daniel Gilbert, il est indispensable de préserver les zones humides qui ne stockent le carbone que si elles sont en eau... Après Frasne jeudi 4, il tient une conférence à Besançon le 16 octobre avec la conservatrice de la tourbière Geneviève Magnon.

tourbiere-station

La station de recherche du laboratoire Chrono-environnement de l'université de Franche-Comté sur la tourbière de Frasne a dix ans. C'est court pour tirer des leçons définitives des très nombreuses données qu'elle a fournies et continue de fournir. C'est assez long pour commencer à confirmer ce qu'on pressentait : il y a urgence à préserver les milieux humides et à réhabiliter ceux qui vont mal.

Drainés, ils risquent de laisser s'échapper de gigantesques quantités de carbone à mesure que le climat va continuer se réchauffer. Laissés ou remis en eau, ils vont pouvoir continuer ou se remettre à le stocker. Quand on sait que ces milieux représentent 3% des surfaces terrestres mais 30% des stocks mondiaux de carbone, on mesure la nécessité. Et si nous avons encore du mal à ajuster notre regard, faute d'éléments d'appréciation concrets, écoutons l'écologue Daniel Gilbert : « un été comme 2018 sera normal en 2050, froid en 2100... Le vignoble bordelais ne vaudra bientôt plus grand chose, et des achats ont commencé en Grande Bretagne où il y aura bientôt des terres à champagne... »

Bordeaux, l'Angleterre... On est loin de Frasne et du Haut-Doubs. Certes, mais pourquoi la question de la pérennité des paysages connus et de l'agriculture qui va avec ne poserait pas comme dans le Médoc ? Faut-il se demander si l'on pourra encore faire de l'élevage à comté dans trente ans ou s'il faut commencer à songer à concurrencer le roquefort ? Élever des brebis ou avoir moins de vaches ?

+ 0,23° par an l'hiver, + 0,11° l'été...

On blague ? Pas tant que ça. Les constats faits sur la tourbière ne donnent pas envie de rigoler. On y mesure depuis 2009 la température au sol, 2 cm et 7 cm plus haut, 20 cm plus bas, l'activité microbienne, l'hygrométrie, la hauteur d'eau, la teneur en carbone, en méthane... Au total, 48 mesures par point...

« La tourbière est un stock de carbone... qui peut devenir une source de gaz à effet de serre... »
(Document Chrono-Environnement)

Qu'a-t-on vu ? Que la température de l'air a augmenté en moyenne de 0,0004 degré par jour entre 2009 et 2017. C'est rien. Mais sur neuf ans, c'est 1,31° de plus. On a constaté l'augmentation du nombre d'heures où il fait plus de 20°, de celles où il fait plus de 30°, la diminution du nombre de jours de gel. « Les hivers sont de moins en moins froids », dit Daniel Gilbert. Ça aussi, on l'a mesuré : +0,23° par an. C'est le double de l'augmentation de la température en été : seulement +0,11° par an. Quatre fois plus qu'au printemps : +0,06° par an...

Dans le même temps, les précipitations estivales ont diminué de 10 millimètres par an. Un centimètre, ce n'est pas beaucoup, mais la tendance suit la même pente...  Où est le problème ? « Plus la température de la tourbière augmente, plus ça accélère l'activité microbienne et plus on largue de CO² dans l'atmosphère. S'il y a davantage d'eau, on bloque le système microbien... » En fait, la solution au problème, c'est de l'eau dans la tourbière...

Le « déclin probable de l'ère des pesticides » annoncé en 1969...

Plus de 1000 hectares de tourbières sont cependant menacés sur le bassin du Drugeon, petit affluent du Doubs où il se jette près de Pontarlier. On a cependant déjà commencé à faire en sorte que l'eau y reste, commençant par la création de la réserve naturelle régionale des tourbières de Frasne, en 1986, sur 149 hectares, avant qu'un premier plan de gestion soit mis en place en 2003.

On a constaté qu'il faut environ deux ans pour que l'eau revienne dans un secteur de tourbière réhabilité. C'est à dire là où l'on a comblé les drains, détourné les écoulements vers les dolines pour les diriger dans les zones imperméables. On a utilisé une technique de modélisation numérique du terrain par avion, précis au millimètre ou quasiment, pour établir une cartographie ultra-fine et en relief du territoire.

Mais il a fallu une énergie considérable, constante, épuisante. « Quand on a reméandré le Drugeon, on a bataillé vingt ans pour être financés chaque année », dit Geneviève Magnon, conservatrice de la tourbière et chargée de mission au SMMAHD. Car cette histoire a commencé il y bien longtemps. C'est même en 1967 qu'une équipe d'universitaires bisontins s'installent à Bonnevaux pour arpenter la tourbière avec quelques étudiants.

Le journaliste Hubert Demazure expliquait en 1969 dans L'Est républicain, avec un flair indéniable : « ils sont peut-être sans le savoir, les héros d’une nouvelle aventure scientifique : celle de l’écologie, une science toute neuve en France, qui permet l'étude de la faune et la flore dans leur milieu naturel... » Il annonçait également, avec l'optimisme de la jeunesse, le « déclin probable de l'ère des pesticides » grâce aux nouvelles connaissances...

« Revenir aux prairies permanentes, arrêter le casse-cailloux... »

En fait, on savait déjà il y a cinquante ans qu'on allait dans le mur, dit en substance Daniel Gilbert en évoquant le rapport Meadow... Aujourd'hui, dit-il, « on est entré dans un système fou, ce qu'on consomme par individu est devenu délirant, souvent inutile... Quand on est proche de la catastrophe, les politiques interrogent les scientifiques, mais ceux-ci ont besoin de recul pour appréhender la situation. On l'avait du début du 20e siècle aux années 1990, puis on s'est dit : ça ne sert à rien, on arrête. Quand on eu la crise de la Loue, on s'est aperçu qu'on n'avait plus de mesures depuis trente ans... La France et l'Europe se sont alors remises à investir dans des stations de long terme, dont une sur la tourbière. Quand on veut faire des études particulières, on a des données... »

Entre temps, des énormités ont été commises. « Tout ce qu'on fait là, poursuit le professeur, on le savait dès les années 1970 mais on a fait des rectifications de cours d'eau... Les études ont montré que si on protège les zones humides, on aura des résultats importants... Mais il faut aussi revenir, en agriculture, aux prairies permanentes, arrêter le casse-cailloux qui aggrave la perte de carbone... »

Il faut croire que la rupture dans la chaîne des connaissances a rejailli sur certains agriculteurs : « certains ont demandé à reprendre l'exploitation de terres en zones humides, ça pose question », souligne Philippe Alpy, lui-même agriculteur, mais aussi maire de Frasne, vice-président (DVD) du département et président du SMMAHD. Il a adopté un discours qui prend à rebrousse-poil une partie de son milieu professionnel, et peut-être aussi politique, en saluant implicitement le travail environnemental de son prédécesseur au SMAAHD, Christian Bouday (DVG) : « Si le Drugeon a encore un filet d'eau, c'est grâce à trente ans de travaux... »  

  

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