Reconnaissance des familles et réveils en réanimation (7)

Infirmière volontaire pour être renfort face à la pandémie au CHU de Besançon, Aline n'avait jamais travaillé en réanimation. Alors que les admissions diminuent régulièrement, elle a terminé sa mission. Sa septième chronique évoque une dimension fondamentale et rarement mis en avant du métier de soignant.e : les liens avec les malades et leurs proches. « Nous sommes des passeurs de messages et d’émotions », écrit-elle...

malade

La phase de réveil des patients en réanimation ne correspond pas vraiment à ce que nous entendons habituellement par « réveil », cet acte répétitif qui se traduit bien souvent par l’ouverture des yeux et le fait de se lever de son lit. Ici, en réanimation le réveil se fait par étapes, sur une durée qui peut s’étendre sur plusieurs jours. Ce type de réveil ne va pas de soi. Avant de provoquer le réveil des malades, quelques prérequis sont nécessaires : le malade a besoin d’un minimum d’apport en oxygène, son taux d’oxygène dans le sang est suffisant et stable. Les médicaments qui maintiennent le malade endormi sont alors diminués. Petit à petit, palier par palier les vitesses des pousse-seringues sont ralenties. De moins en moins endormi, le patient s’implique de plus en plus dans ses mouvements respiratoires, « déclenche » lui-même des inspirations. Parfois, la phase de réveil arrive trop rapidement, alors que les malades n’ont pas suffisamment de force pour respirer seuls. Certains n’arrivent pas à « prendre les volumes » suffisants pour oxygéner tout leur corps, d’autres respirent trop vite, font des apnées ou montrent des signes d’agitation, de douleur et d’inconfort. Les soignants disent régulièrement que les patients covid ont des réveils difficiles.

La réaction des pupilles est l’un des signes observés au cours de la phase de réveil. Les pupilles deviennent « réactives », elles réagissent à la lumière, aux bruits, à la voix, aux gestes. Les yeux s’ouvrent ensuite sans que nous ayons à lever les paupières pour observer les pupilles. Le regard, parfois vide, qui peut au détour d’un moment furtif dégager une présence fragile. J’ose à peine imaginer la sensation que peuvent éprouver les malades dès qu’ils commencent à nous apercevoir cachées derrière nos masques, ils ne peuvent pas voir nos sourires, nos lunettes cachent en partie nos yeux et nos charlottes ne permettent pas de rendre visibles nos chevelures. Toutes quasiment identiques, sans signe distinctif, nous réalisons les mêmes gestes répétitifs, comme des fantômes qui entrent et sortent des chambres.

« Si vous m’entendez faites-moi un signe... »

Entre nos passages, les corps des malades se remettent en mouvement, les jambes bougent, et glissent jusqu’au bord du lit, les mains touchent, agrippent les barrières et les fils. Puis, les corps tentent de se tourner, manifestent l’envie de s’assoir plus, de se lever. Parfois, pour éviter les blessures, les chutes ou que les sondes et les perfusions ne soient arrachées, certains patients sont contenus au niveau des mains, et des pieds. Les premiers levers au fauteuil sont loin d’être évidents, on assiste parfois à de grosses chutes de tension.

Pendant cette période, la communication est importante, même si elle n’est pas aisée. Des questions simples, claires et courtes sont posées. Si vous m’entendez faites-moi un signe. Alors, on tente de se comprendre, en posant des questions auxquelles le malade peut répondre. Parfois on n’y arrive pas. On cherche, on montre des parties du corps, on s’assure qu’ils n’ont pas mal, on cherche à rassurer. On négocie une forme de coopération, on encourage le calme, en évoquant le besoin de repos. Quelques mots choisis délicatement peuvent favoriser un lien, et un sentiment de confiance entre soignant et soigné. Face à l’agitation d’un patient en phase de réveil, lui parler d’une lettre, adressée à l’équipe soignante, écrite par sa femme et ses filles, a permis de l’apaiser rapidement. En nommant, par leurs prénoms, ses proches tout en précisant qu’elles allaient bien, son regard se remplit d’une douce lumière. De la même façon, d’autres techniques du corps permettent de montrer au malade qu’il est entouré : tenir sa main, le masser.

Notre présence à ce moment-là doit aussi faciliter le retour à ce que l’on peut nommer le réel. Il faut poser un cadre. On leur dit où ils sont : « vous êtes à l’hôpital ». On leur pose des questions, pour évaluer la façon dont ils se situent, se repèrent dans notre monde. Vous habitez où ? Un homme âgé de plus de 70 ans, s’offusque presque lorsque je lui pose cette question si habituelle finalement. Comme si j’étais allée trop loin, l’homme est irrité, pourquoi ? La réponse ne lui parvint sans doute pas, ou la demande est indiscrète. Qui suis-je à ses yeux pour poser cette question ? Où pense-t-il être ? Il reste muet, l’air hébété. Un autre homme bien réveillé, m’interpelle : «  je ne comprends pas pourquoi je reste là, je vous embête, vous m’aidez pour tout alors que ma maison est juste là, de l’autre côté. ‘Regardez !’ Je peux rentrer chez moi ? Et ma femme s’en occupera ». De l’autre côté de la vitre, il y a une autre aile de l’hôpital. Les médicaments mettent parfois longtemps à s’évacuer entièrement du corps, ce qui peut produire des épisodes de délires, des hallucinations.

« Nous sommes des passeurs de messages et d’émotions »

Toutes ses étapes, les familles les suivent de loin. Le lien avec leur proche est forcément limité, pas de possibilité de leur rendre visite, ni de communiquer par visio, seul le téléphone fixe du service et les voix enfouies sous les masques des soignants permettent de faire ce lien entre l’intérieur du service et l’extérieur. Chaque jour, parfois plusieurs fois par jour, les enfants, les conjoints, les neveux, les nièces, parfois les parents prennent des nouvelles : « Comment va-t-il ? Vous pensez que ça va s’améliorer ? Il a de la température ? Ça va être long ? Il a combien en oxygène ? » Les soignants tentent de décrire les malades, sans toujours rentrer dans les détails. Difficile tâche de ne pas inquiéter trop fortement tout en restant le plus honnête vis-à-vis de la situation.

Laisser une place à l’incertitude n’est pas toujours facile, chacun étant dans l’attente de donner ou de recevoir des nouvelles. Difficile aussi de rassurer, tout en étant vigilant, car il ne faudrait pas créer trop d’espoir. Il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir des discours très différents, pour un même patient, qui, la veille présentait une amélioration permettant de commencer à le « réveiller », puis le lendemain dire que finalement, la situation s’était dégradée, et que le réveil se ferait plus tard. Il faut être prudent, faire preuve de tact car les proches s’accrochent à nos paroles, nous confient leurs sentiments, et transmettent des messages. Nous sommes le lien, le seul lien qu’ils puissent avoir avec leur proche. Nous sommes des passeurs de messages et d’émotions : « vos enfants pensent bien à vous, ils ont hâte de vous serrer dans leurs bras », ou «  votre femme vous attend », évoquer un prénom, un surnom. Ces échanges avec les proches, donnaient aussi des informations sur le passé, les habitudes de vie de la personne soignée. On sait que ce monsieur aime la pétanque, il est conseiller municipal dans son village, un autre homme a dix enfants et il était instituteur, un autre était boucher, une dame a une fille infirmière, une autre a perdu son mari, décédé quelques jours avant du covid 19 et ne le sait pas encore.

Tout cela prend du temps, beaucoup se réveillent, partent dans d’autres services rapidement. On reçoit des courriers. Les lettres de remerciements ornent notre salle de pause. Cette forme de reconnaissance touche, être reconnues, nous les soignantes, pour notre proximité avec le malade, notre rôle et nos compétences vis-à-vis de l’évolution de son état de santé, notre soutien aux proches, et notre courage d’affronter la situation.

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