« L’esprit de famille » est bien là

« Le rire peut naître des larmes », estime Guillaume de Tonquédec, qui joue un fils qui voit et parle avec son père disparu, dans ce film très sensible d’Eric Besnard.

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C’est un jeu de mots tout simple, mais « L’esprit de famille » est un bon titre, qui résume bien de quoi il est question dans le film d’Eric Besnard (sortie 29 janvier). De famille bien sûr, de l’esprit de famille évidemment, et d’un esprit qui hante une famille. Enfin, un membre seulement de sa famille, car le spectre d’un père disparu (incarné par François Berléand) apparait à un de ses fils, Alexandre (joué par Guillaume de Tonquédec), et à lui seulement.

C’est après la mort de son père, le cinéaste Jacques Besnard, qu’Eric a imaginé cette histoire ; d’un deuil, il a fait un « feel good movie », comme ses films précédents, « Mes héros » et « Le goût des merveilles ». Avec ce récit d’une grande sensibilité, qui parle quand même de deuil, d’oubli, de douleur, de manque, de solitude, le réalisateur parvient à faire venir l’émotion avec des petits riens, un petit geste, une petite phrase, et nous bouleverse avec une belle chanson de Cat Stevens (« Father and son »).

Tout commence pourtant au soleil, à la mer, lors d’un weekend en famille, dans la grande maison familiale, en Bretagne. « J’ai décidé de tourner dans le Golfe du Morbihan à cause de la lumière, au bord de la mer, avec ces ciels, la marée, comme c’est l’histoire d’une réouverture au monde, je voulais que la nature soit présente autour de la maison », précise Eric Besnard. Sont là Guillaume et son épouse (Isabelle Carré), le frère (Jérémy Lopez) et son épouse (Marie-Julie Baup), la mère (Josiane Balasko) et donc le père, qui meurt brutalement.

C’est pour mieux réapparaître ensuite à son fiston : « Tu m’oublies déjà ? », sermonne le fantôme. « Disparais ! », lui rétorque Alexandre qui hallucine. Petit déjà, il parlait tout seul ; devenu écrivain, il a continué ; cette fois, ses proches le prennent pour un fou, à parler comme ça dans le vide. Surtout que pendant toutes ces années, Alexandre s’est enfermé dans son monde, « déconnecté », absent à la vie, coupé des autres. Il faudra bien ce père fantomatique pour lui faire la morale, l’engueuler, le remettre dans le bon chemin, et lui faire comprendre que « ça va trop vite la vie ».

Rencontre avec Eric Besnard et Guillaume de Tonquédec, lors de l’avant-première de « L’esprit de famille » à l’UGC Ludres.

Guillaume de Tonquédec : « C’est une comédie à l’anglaise »

Est-ce qu’il y a des aspects de ce personnage qui vous ressemblent ?

Guillaume de Tonquédec : Oui, il y en a plein, le fait de ne pas être totalement à l’aise, ça me va très bien. Pourquoi on fait ces métiers-là, on est souvent plus heureux sur une scène de théâtre ou sur un plateau de cinéma que dans la vie réelle, qui n’est pas très intéressante finalement. Jouer plusieurs vies, c‘est une lutte contre la mort, un désir d’éternité totalement stupide, c’est ce que j’aime bien au théâtre aussi, c’est que ça ne repose que sur l’éphémère, à l’image de la vie, une fois que le rideau est tombé c’est fini.

Pourtant, votre personnage n’est pas chaleureux au départ, il se heurte même au regard des autres, qui lui renvoient une vérité désagréable…

Le rôle est particulier, il y a cette fermeture, il est verrouillé et il va s’ouvrir petit à petit, il va falloir ouvrir tous les verrous qu’il a en lui pour enfin se permettre de vivre ; il entend enfin dans sa tête ce que son père essaie de lui faire passer comme message depuis toujours, qu’il faut vivre, bouffer, aimer, surprendre… Il va faire un chemin, il est fermé au début, il ne se rendait pas compte qu’il était fermé comme ça, son couple est menacé, il ne prend pas le temps de jouer avec son fils… Et pour supporter le deuil, qu’il soit obligé de faire apparaître le fantôme de son père, c’est une très belle idée, assez simple mais complètement dingue de la part d’Eric Besnard d’avoir osé rendre ce dialogue possible.

Et quel effet cela fait de parler avec le fantôme de son père ?

Je trouve que c’est une idée pleine d’espoir de pouvoir continuer le dialogue avec quelqu’un, ce qui me manque dans les gens que j’ai aimés fortement et qui ne sont plus là, c’est qu’à plein de moments, ce sont de petites choses, mais j’aimerais bien avoir leur avis, on a envie de partager et ce n’est plus possible. Cette histoire est très riche et, pour moi comme pour les autres comédiens, ce n’était pas un film de plus, on sait très bien qu’on joue des personnages mais on se tient tous par la main pour rendre hommage au père d’Eric, il y a une démarche pleine de pudeur, de sensibilité, et en même temps il n’a pas fait un film autobiographique, il a ouvert dans un film universel, qui remue tout le monde. C’est une comédie à l’anglaise, le rire peut naître des larmes, c’est une qualité de l’écriture d’Eric. Pouvoir exprimer l’émotion pour des hommes, c’est assez rare à l’écran, il y a beaucoup de pudeur, ce n’est pas larmoyant pour faire pleurer dans les chaumières, c’est d’autant plus fort qu’on ne le voit pas forcément venir, comme dans la vie, on est saisi à un moment et ça monte.

« J’ai la chance de pouvoir alterner cinéma, télévision, théâtre »

Et puis c’est un père qui est quand même incarné par François Berléand, vous aviez déjà des affinités avec lui ?

Avec François, on se connaît depuis 1992, le siècle dernier, lui n’était pas encore très connu, moi encore moins évidemment, on jouait dans « Tableau d’honneur » qui raconte comment un jeune étudiant va découvrir, grâce à son pion que jouait François, l’amour, l’amitié et la littérature, il va enfin se révéler. Cette rencontre qui est déjà assez ancienne sert le film d’Eric. On s’est beaucoup vus jouer au théâtre, après « Le Prénom », François m’avait dit plein de choses qui se sont vérifiées, sur ma façon de travailler, sur ce qui allait m’arriver dans ma carrière, il y a un lien entre nous depuis longtemps. C’est un acteur immense, Eric lui donne un personnage où il peut s’en donner à coeur joie, ouvrir une palette de jeu qui va du rire aux larmes, et comme il y a cette espèce de respect mutuel, d’admiration réciproque, en tout cas moi j’ai de l’admiration pour lui, ça sert le propos du film.

Vous avez effectivement une grande expérience de la scène en commun…

On vient du théâtre tous les deux, il y a une culture de la troupe, de la solidarité, différente des acteurs de cinéma, où il y a plus d’individualisme. J’aime beaucoup le théâtre, où on est même lié à l’équipe technique, on fait ça tous ensemble, il y a un côté artisan, de chacun apporter sa touche et d’être complémentaires et non pas concurrents, j’aime beaucoup cet état d’esprit-là. J’ai la chance de pouvoir alterner, entre cinéma, télévision, théâtre, mais au théâtre on travaille tous les soirs avec le matériau, l’auteur, la troupe, les autres, le rythme, c’est un laboratoire extraordinaire pour les acteurs, et la sanction est immédiate. On sent très bien si on perd la salle, si au contraire on reprend le public, on sent très bien quand tout d’un coup une salle entière se met à respirer à la même vitesse parce qu’elle est prise soit par le rire soit par l’émotion, c’est une sensation géniale.

Eric Besnard vous compare à Jack Lemmon, dont vous avez d’ailleurs repris un rôle au théâtre dans « La Garçonnière »…

C’est un acteur que j’adore parce qu’il n’a l’air de rien physiquement, Billy Wilder avait dit qu’il avait été son monsieur tout-le-monde, ils avaient fait sept films ensemble. Il y a quelque chose que j’aime bien aussi dans son parcours, cette apparence de l’air de rien, de monsieur tout-le-monde, permettait que le public s’identifie assez vite, et du coup de pouvoir raconter les histoires les plus folles.

En jouant plutôt des personnages sympathiques, vous dégagez aussi une image positive auprès du public ?

C’est difficile de se rendre compte de ce qu’on dégage, mais force est de constater que c’est le retour que j’ai, ça va être compliqué pour moi de jouer un méchant, j’aimerais bien explorer ça, justement avec une tête de gendre idéal. Il y a plein de gens qui ont une tête de gendre idéal et qui ne le sont pas tellement dans la vie.

Eric Besnard : « On fait tous des choses bizarres »

Il y a beaucoup de vous dans le personnage d’Alexandre joué par Guillaume de Tonquédec ?

Eric Besnard : J’espère qu’il n’y a pas trop, mais il y a beaucoup dans la mesure où j’ai commencé à écrire mon film à la mort de mon père, avec le postulat de départ, supporter le deuil. La deuxième chose, c’est que je suis auteur, et le dilemme entre l’imaginaire et le réel c’est quelque chose que je connais au quotidien, et que mes proches connaissent.

Vous aussi, vous parlez tout seul ?

A partir du moment où vous perdez quelqu’un, vous dialoguez souvent avec, à voix basse ou à voix haute, beaucoup de gens dialoguent avec leurs défunts. J’ai une chance inouïe, c’est mon métier de dialoguer avec des personnages qui n’existent pas, je fais ça à longueur de temps ; écrire un film sur mon père mort, c’est un prétexte pour continuer à parler avec lui. Une des thématiques du film, c’est que vous croyez être tout seul en deuil, mais vous n’êtes pas tout seul en deuil, tous ceux qui ont connu cette personne sont en deuil. Le personnage d’Alexandre va découvrir qu’il n’est pas le seul à souffrir, c’est une des choses qui vont le rouvrir aux autres.

Le film commence avec la mort du père, mais vous parvenez à faire venir l’émotion avec des petits riens, de toutes petites choses…

Je crois à ça, je connais très peu de gens normaux, on est tous névrosés au mieux, donc complexes, on a le droit de pousser les curseurs sur les individus. On fait tous des choses bizarres, mais la réalité c’est souvent de toutes petites choses en termes d’action. C’est agréable d’écrire à partir de ce minimalisme-là, si les personnages sont hauts en couleurs. Quand vous traitez des sentiments humains, et de ces liens-là, avec votre famille, ce sont des petites choses, et les petites choses peuvent amener de grandes conséquences.

« J’ai toujours écrit des rôles pour François Berléand »

Pourquoi teniez-vous tant à François Berléand dans le rôle du père ?

C’est un acteur que j’aime beaucoup, c’est un homme que j’aime beaucoup, je le connais depuis très longtemps. J’ai toujours écrit des rôles pour François Berléand, il n’a pas fait tous les films mais j’ai toujours écrit pour lui. Celui-là, ce n’était même pas négociable. Il connaissait mon père et il avait été témoin de ma relation avec mon père, mon père l’appréciait, ils ont des morphotypes assez similaires, et la typologie d’humour de François n’est pas sans rappeler celle de mon père. Quand je suis allé voir les producteurs, il y avait deux trucs pas négociables : François Berléand et Cat Stevens. Parce que je le connais, c’était très agréable de l’amener là, son utilité au cinéma est plus cynique, je pense que c’est un homme plus hédoniste que cynique, plus doux, plus anglais. Historiquement, ces rôles-là étaient pris par la génération du dessus, Rochefort, Noiret, qui ne sont plus là ; je pense qu’il est grand temps que François se positionne là aussi. Quand vous aimez quelqu’un, vous avez envie de montrer qu’il est aussi ça. 

Et pourquoi la chanson de Cat Stevens, « Father and son », n’était pas non plus négociable ?

La réponse est dans le titre, c’est le thème du film, le rapport père-fils. Il y a certaines musiques qui génèrent une émotion particulière. Les grands disques, ce sont des bornes affectives, ça rentre et ça détruit vos défenses naturelles. Quelqu’un qui pleure tout seul dans sa voiture, c’est une situation assez classique, souvent vous ne savez même pas d’où ça arrive, parce qu’il y avait cette musique quand vous aviez douze ans, que votre grand-tante écoutait ça, ou que c’était votre premier baiser sur la plage. Dans le cas de Cat Stevens, il avait écrit une chanson qui traitait de ça, de l’héritage, du passage d’un fils qui devient père.

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