FN : le cordon sanitaire syndical tiendra-t-il

Comment la CFDT a exclu Stéphane Montrelay, candidat FN aux élections départementales dans le Jura et délégué du personnel chez Solvay à Tavaux depuis 4 ans. Comment, mais aussi pourquoi et dans quel contexte.

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Une curieuse bataille des mots s'est engagée après l'exclusion du syndicat CFDT chimie-énergie de Franche-Comté du candidat FN aux élections départementales dans le Jura, Stéphane Montrelay. Une étonnante bataille à fronts renversés où chacun tente de jouer un rôle. Le candidat et son parti jouent la respectabilité républicaine et la liberté d'opinion outragées. Les syndicalistes défendent leurs valeurs bafouées.

Reconstituons d'abord les faits. Dans un entretien au journal gratuit Hebdo 39, la députée FN Marion Maréchal-Le Pen annonce le 3 décembre 2014 le ralliement de deux maires jurassiens, Stéphane Montrelay et Luc Béjean. Rans, le village du premier, en bord de forêt de Chaux, a donné 25% à Marine Le Pen à la présidentielle de 2012. Monteplain, la commune du second, lui a apporté 37%... Tous deux se présentent sur le canton de Mont-sous-Vaudrey, l'un comme titulaire, l'autre comme remplaçant.

« Il faisait son boulot de délégué »

C'est en lisant le journal que la section CFDT de Solvay, à Tavaux, découvre l'engagement politique de Stéphane Montrelay. En mai dernier, il a été réélu délégué du personnel CFDT, puis désigné au CHSCT. « Il y a quatre ou cinq ans, il y a eu un conflit dans le secteur où il travaillait. Il était présent, on lui a proposé d'adhérer. Il avait déjà été élu FO. Il a suivi des formations où on lui a présenté les valeurs de la CFDT. Pour nous, il y adhérait. Il faisait son boulot de délégué, il amenait des points à soulever », explique Carlos Borges, délégué syndical central CFDT.

Comment a réagi l'équipe syndicale ? « On a eu une discussion dans la section où tout le monde a acté qu'il fallait l'exclure. On a des statuts, on a informé nos instances qu'un militant s'affichant CFDT avait rejoint le FN. Le syndicat chimie-énergie l'a ensuite convoqué à un entretien où il s'est rendu, en décembre, mais il n'y avait que sept conseillers présents sur trente. On a donc convoqué une seconde fois le bureau exécutif et le conseil syndical... »

« Il a outrepassé les bornes en faisant état de son appartenance à la CFDT »

Secrétaire régional de la CFDT, Alain Mischler estime que « monsieur Montrelay a outrepassé les bornes en faisant état de son appartenance à la CFDT. Il y a des adhérents qui sont maires ou conseillers municipaux, ce n'est pas gênant dès lors qu'ils ne font pas état de leur appartenance ». Hypocrisie !, clame le parti d'extrême droite.

Le fantasme du « grand remplacement »
Stéphane Montrelay est-il raciste ? « Pour être raciste, il faut traiter des races », répond-il d'une pirouette. Il n'est pas non plus du genre à vouloir « jeter les Arabes à la mer » : « c'est une vision rétrograde aux antipodes de ce que je pense ».
Dans un entretien au site d'extrême-droite Novopresse, il est plus précis. Quand le journaliste lui demande son avis sur le « grand remplacement » de population, fantasme de l'écrivain d'extrême droite Renaud Camus et reprise par Eric Zemmour, il répond : « Comment ne pas s’en apercevoir ? La question est de savoir si notre pays pourrait garder sa cohérence culturelle en accueillant sans restriction des populations non assimilées. Le rétablissement des frontières est une priorité absolue. Par ailleurs, au regard du niveau de chômage actuel, expliquez-moi l’intérêt de faire rentrer d’autres travailleurs sur notre sol ? »

Stéphane Montrelay, que nous avons eu au téléphone, assure qu'il n'y est pour rien dans la mise en avant du rapprochement de ses engagements politique et syndical : « ce n'est pas de mon fait, ça a commencé par un tweet de Marion Maréchal-Le Pen. Mais je ne suis pas dupe, j'ai en mémoire cette femme exclue de la CFDT pour avoir serré la main de Marine Le Pen ». Il confirme la procédure à son égard et précise : « Ils m'ont convoqué le 23 décembre, m'ont reconvoqué en janvier car sur huit votants cinq étaient pour que je reste et trois contre. C'est remonté à Paris et ils ont refait un conseil syndical en février avec 35 participants et 24 votants. J'ai écrit qu'il n'était pas question que je vienne justifier de mes idées politiques ».

« Quand on voit que 30% du corps électoral ouvrier vote FN

Exclu de la CFDT, il garde ses deux mandats, comme la loi le permet : « ce sera plus dur car j'aurai moins de moyens... Mais on est dans une usine où beaucoup d'ouvriers votent FN... Je peux aussi vous dire que des militants CFDT de la région m'ont apporté leur soutien ». Lesquels ? « Je ne veux pas les griller... »

Comment réagissent les salariés de Solvay à cet épisode ? Carlos Borges assure qu'il n'y a « pas beaucoup de commentaires... Quand ils ont vu apparaître le FN, ils ont attendu la réaction de la CFDT... C'est à la fois bizarre et pas étonnant quand on voit que 30% du corps électoral ouvrier vote FN ». Comment l'explique-t-il alors que Solvay a une tradition syndicale ? « Vu les difficultés économiques, les problèmes de pouvoir d'achat, un FN qui stigmatise et cherche des boucs émissaires, on est aujourd'hui davantage dans un vote d'adhésion que dans un vote contestataire de la mondialisation. Ce message passe, les gens croient qu'on peut faire autrement... On arrive parfois à expliquer les choses, mais il y a la presse, la communication frontiste et le gouvernement qui ne nous aide pas beaucoup... »

Un projet de joint-venture qui inquiète
Les 1350 salariés de Solvay, à Tavaux, sont suspendus à la décision de la Commission européenne, attendue début avril, d'autoriser ou non la création d'une co-entreprise entre Solvay et le belge Inéos pour la partie des activités liées aux productions PVC, chlore et vinyle. « Le PVC ne rapporte pas assez à Solvay qui a trouvé Inéos comme partenaire », explique Carlos Borges, le délégué syndical central CFDT. « Ils crééraient une co-entreprise à 50-50 avec 650 salariés pendant trois ans au bout desquels Solvay pourrait se désengager... Les autres activités resteraient 100% Solvay avec 700 salariés pour les plastiques spéciaux ou la pharmacie. On attend la décision de la Commission qui a demandé à Inéos de vendre des sites pour ne pas être en position dominante. Inéos se finance par endettement sur les marchés financiers, ou LBO... Nous cherchons à avoir les mêmes garanties sur les deux boîtes ».

« Les syndicalistes de terrain et les bobos parisiens »

Stéphane Montrelay n'est pas loin de partager cette analyse, mais la retourne à l'envoyeur : « il y a deux sortes de syndicalistes, ceux de terrain qui encaissent les coups, et les bobos parisiens. Ceux là feraient mieux de proposer des idées pour l'emploi ou augmenter les salaires. Ils mangent à la gamelle de l'UMPS. J'aurais été au Parti de gauche, ou au PCF si j'avait été à la CGT, ça n'aurait posé aucun souci... »

A la CGT de Solvay-Tavaux, on ne veut pas rajouter : « Le problème ne concerne que la CFDT et on n'entend pas y intervenir, on ne veut pas alimenter la polémique », répond Michel Soyard. Ce problème ne peut-il pas se poser également à la CGT ? « Oui, il peut se poser partout, mais on le traiterait différemment ». Autrement dit en interne. En clair, à Solvay, la CGT est un syndicat ayant la personnalité juridique, donc la capacité de prendre une décision d'exclusion à la base, sans mobiliser les niveaux supérieurs de l'organisation. La CFDT a dû pratiquer différemment : elle n'a pas à Solvay un syndicat, mais la section d'un syndicat régional qui s'est emparé de l'affaire.

« Si on en avait, on saurait quoi faire ! »

Secrétaire de l'Union départementale CGT du Jura, Raphaëlle Manière ne nie pas les difficultés posées par l'évolution du discours du FN : « on s'en rend compte sur les syndiqués. La CGT est également traversée par la dédiabolisation du FN. La parole raciste est libérée. Pour l'instant, on n'a pas de cas dans le département, mais nos statuts et notre charte sont clairs et luttent contre le racisme. Si on avait des élus se réclamant d'idées politiques racistes, antisémites, homophobes, on saurait quoi faire ! »

Une charte, des valeurs, des statuts... Cela sera-t-il suffisant quand on constate que les dirigeants du FN ont fait leurs les critiques de gauche de la mondialisation et de l'ultralibéralisme ? Quand on voit que le parti d'extrême droite tente de récupérer l'effet Syriza, qu'il vient de créer une cellule d'analyse des programmes des différentes gauches radicales européennes. Il n'est évidemment pas devenu pour autant un parti de gauche ! Le penser serait oublier que Charles Pasqua a déjà tenté de faire le coup au tournant des années 2000. Que Jacques Chirac l'avait réussi avec sa « fracture sociale » en se faisant élire grâce aux analyses d'Emmanuel Todd en 1995.

Stéphane Montrelay : « Je ne fais pas la politique du FN dans ma commune »
Quand un syndicaliste critique l'orientation ultralibérale de l'Europe, l'UMP et le PS, on s'attend à le voir à la gauche de la gauche. Pourquoi n'être pas allé voir du côté du PC ou du NPA ?
« Je ne me sentais pas proche d'eux ».
Etes-vous d'extrême-droite ?
« Je préfère qu'on me dise d'extrême droite plutôt que de droite extrême »
Adhèrez-vous au FN ?
« Je suis au Rassemblement bleu marine... »
Comment avez-vous été désigné candidat FN ?
« J'ai rencontré des gens avec qui j'ai eu des discussions... ».
Imaginez-vous le FN au pouvoir tout seul ?
« Qui aurait dit que ce serait le premier parti de France ? On a des ouvertures de permanence à l'étude alors que celle du PS a fermé à Dole... Le PS ne représente plus l'esprit socialiste de 1936 : c'étaient des vrais socialistes, pas ceux que nous avons au pouvoir ». 
Le parti nazi avait un programme très à gauche avant de prendre le pouvoir en 1933...
« On peut parler du Traité de Versailles peu équitable... Si on a créé des monstres, il faut s'interroger. C'est bien de combattre le FN, mais que propose-t-on ? »
Votre exclusion de la CFDT vous handicape-t-elle ?
« A un mois du scrutin, c'est un coup bas... Je ne fais pas la politique du FN dans ma commune, il faut être correct : je suis élu sans étiquette avec des gens très différents ».

Rien de nouveau depuis trente ans

Le nouveau discours social du FN est un fait. Mais quand il critique par exemple le statut européen des travailleurs détachés qui fait pression sur le niveau des salaires, il relaie des revendications syndicales qui se sont construites sans lui et n'ont pas été entendues par le gouvernement. « Ça ne tient pas la route, on s'en sortira avec plus d'emplois s'il y a plus d'Europe », dit Alain Mischler pour qui « l'argumentaire économique et social du FN apporte de mauvaises réponses à de vrais problèmes ». On a l'impression d'entendre Laurent Fabius il y a trente ans...

Il y a plus de quatre-vingt ans, à l'aube de prendre le pouvoir par les urnes, le parti nazi allemand développait, outre ses harangues racistes et antisémites, des propositions économiques de gauche. Carlos Borges le sait : « la sortie de l'euro, ce serait une perte de valeur, la fermeture des frontières consiste à dire aux autres pays : on ne vous achète plus rien, mais vous continuez à nous acheter nos produits. Ça ne tient pas ».

Opportunisme politique ?

Carlos Borges fait-il la différence entre ce qu'il y a à gauche du PS et le FN ? « Bien sûr ! Derrière les premiers, il n'y a pas la stigmatisation. Au pouvoir, le FN tape toujours sur le social. L'extrême gauche ne s'en prend pas aux étrangers... » D'autres délégués allant au FN, cela peut-il se reproduire ? « Oui... Il faut continuer à dire aux salariés que ce n'est pas ça la solution, convaincre la société et le patronat qu'il faut relancer l'emploi... » Mais le gouvernement n'aide pas beaucoup les syndicats ! « Il fait ce qu'il peut... Il aurait fallu que François Hollande prenne de bonnes décisions plus tôt... Le CICE, les entreprises ne l'utilisent pas pour l'emploi ! »

Carlos Borges en est persuadé, son ancien camarade Stéphane Montrelay a saisi une perche tendue par le FN par « opportunité ». L'intéressé a-t-il envie de faire une carrière politique ? « Je ne sais pas, on verra, peut-être », répond-il. Le FN est-il alors le bon cheval ? « On ne va pas dans ce parti pour ça... J'ai été approché par plusieurs partis ». Lesquels ? « Joker ».

 

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