Conférence dans un lycée bisontin : la laïcité revisitée par des intervenants de la Licra Franche-Comté

Lettre ouverte à M. le Recteur d’Académie de Besançon

Le mercredi 9 décembre 2020, lors de la journée de la laïcité décidée par le ministère de l’Éducation Nationale, une conférence animée par deux membres de la Licra de Franche-Comté a été organisée par le lycée Pergaud. Cette conférence à destination de l’ensemble des 2 300 élèves de ce lycée s’est tenue sur le temps scolaire, en présentiel pour une centaine d’élèves regroupés dans l’amphithéâtre du lycée et en distanciel, pour les autres élèves, répartis dans les salles de classe du lycée ou seuls chez eux, en raison de l’alternance mise en œuvre pour lutter contre la diffusion du coronavirus.

Certains propos tenus par les intervenants de la Licra lors de cette conférence ainsi que l’absence de réaction à ces propos de la part des membres de la direction du lycée présents à leurs côtés nous semblent particulièrement problématiques au regard de l’obligation de neutralité politique et religieuse qui s’impose aux établissements publics d’éducation et à leurs agents :

  • « La Licra combat tous les racismes (y compris le racisme anti-blanc) et tous les antisémitismes (y compris celui qui se cache derrière l’antisionisme). Nous combattons ce qui met en danger notre république, l’extrême droite identitaire, l’islamisme et l’extrême gauche indigéniste.» ;
  • « Les gens qui sont athées peuvent très bien croire en des considérations philosophiques ou dans la science ou croire en eux. C’est pas non plus le néant. » ;
  • « […] on peut très bien avoir peur de l’islam comme on a peur des araignées [...] » ;
  • « La discrimination positive, je n’ai jamais trouvé ça très bien. Ça s’est fait. Ça a dû avoir un effet. Ça n’est pas dans notre culture. » ;
  • « La Licra est partagée mais POUR [l’interdiction du port du voile à l’université, ndlr]. […] Je ne suis pas sûr que la majorité des étudiants aillent à l’université pour se faire bourrer le crâne par une personne qui voudrait convaincre tout le monde qu’il détient la vérité absolue ».

Depuis plusieurs années et plus particulièrement depuis l’assassinat de Samuel Paty, les débats qui traversent notre société et les propositions politiques en cours concernant le racisme, les intégrismes religieux et le principe de laïcité sont nombreux et extrêmement sensibles. Les jeunes de notre pays devraient pouvoir compter sur l’École pour s’instruire et exercer leur discernement et leur esprit critique dans le respect des principes de notre République.

Or, les propos précédemment cités n’ont pas toujours respecté la neutralité requise alors que cette dernière permet de renforcer la confiance dans l’institution. Ainsi en est-il du fait de laisser croire que l’antisionisme devrait être assimilé à de l’antisémitisme. Cette assimilation a été rejetée à l’Assemblée Nationale le 3 décembre 2019 (vote de la proposition de résolution n°361).

Nous ne comprenons pas que la direction du lycée ait laissé les intervenants affirmer face à plus de 2000 lycéens que la science relève de la croyance et non du savoir.

Nous considérons comme insultante la comparaison faite entre islamophobie et arachnophobie.

Nous estimons que les intervenants de la Licra de Franche-Comté ont détourné la conférence sur la laïcité de son objectif en utilisant la tribune offerte par le lycée pour faire la promotion du positionnement militant de leur association, voire de leur avis personnel, sur la discrimination positive ou le port du voile à l'université.

Par ailleurs, un grand nombre d’inexactitudes, de confusions, d’approximations historiques et juridiques ont été assénées aux élèves. Cette distorsion de l’histoire peut avoir des conséquences graves pour les élèves qui ont assisté à cette conférence, les induisant en erreur d’une part et pouvant les conduire à relayer des propos erronés dans des devoirs ou lors d’épreuves comptant pour le baccalauréat. Si les élèves qui regardaient cette conférence depuis leur salle de classe ont pu avoir des rectificatifs de la part des professeurs qui les encadraient, ce ne fut ni le cas pour les jeunes présents dans l’amphithéâtre, ni pour ceux qui suivaient cet évènement depuis chez eux.

Le groupe de travail sur la laïcité, mis en place au lycée  Pergaud  après  l'odieux  attentat  contre  Samuel Paty, n'ayant jamais été réuni ni en amont ni en aval de cette conférence, la responsabilité de la direction du lycée nous semble engagée. Nous demandons donc :

  • une audience auprès de la direction du lycée Pergaud et du Recteur d’Académie de Besançon pour porter à leur connaissance notre analyse de l’ensemble des propos tenus lors de la conférence.
  • la publication d’un communiqué officiel de la direction du lycée corrigeant les propos cités dans cette lettre.
  • l’organisation d’une nouvelle journée consacrée à la laïcité au lycée Pergaud avec pour objectif la définition neutre des concepts en jeu : antisémitisme, antisionisme, islamophobie, racisme, discrimination, caricature, blasphème, croyance, savoir, …
  • la suspension de toutes nouvelles interventions de la Licra Franche-Comté dans les établissements scolaires de notre académie.

Lettre ouverte cosignée par la FCPE 25, UNL SNES FSU, CGT Educ'Action, Sud Education solidaires, Collectif éducation Besançon

Annexe

Conférence de la Licra : exemples d’idées fausses

Au cours de la conférence de la Licra, un grand nombre d’inexactitudes, de confusions et d’approximations historiques ont été assénées aux élèves. Cette distorsion de l’histoire peut avoir des conséquences graves pour les élèves qui ont assisté à cette conférence, les induisant en erreur d’une part et pouvant les conduire à relayer des propos erronés dans des devoirs ou lors d’épreuves comptant pour le baccalauréat.

C’est ainsi que les conférenciers ont pu affirmer qu’en France, les Églises et l’État sont séparés depuis 1905 sans jamais évoquer la particularité de certains territoires français tels que l’Alsace et la Moselle, où le droit local des cultes est largement issu du Concordat de 1802. En Guyane, le texte en vigueur reste l’ordonnance royale de Charles X du 27 août 1828. Dans d’autres territoires d’outre-mer (Mayotte, Polynésie française par exemple) ce sont les décrets-lois Mandel de 1939 qui sont les fondements du droit local et rien ne s’oppose à ce qu’une collectivité territoriale finance, dans le respect du principe d’égalité entre les cultes, les dépenses liées aux cultes.

Dans une vidéo de la Licra diffusée aux élèves, il est précisé que l’État ne privilégie ni ne salarie aucun culte. Une carte de la France métropolitaine est présentée aux élèves. Elle ne montre pas la spécificité du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle ; ces 3 départements n’étant pas représentés distinctement des autres. Or, en Alsace-Moselle, 4 cultes (le culte catholique, les cultes protestants luthérien et réformé et le culte israélite) sont reconnus et sont dotés pour l’exercice de leur mission d’établissements publics du culte. Les personnels de ces cultes sont rémunérés sur le budget de l’État et un enseignement religieux est dispensé dans les écoles publiques.

Un peu plus tard, l’un des orateurs a affirmé qu’en 1905, l’Islam n’existait pas en France. Or à cette date, la France comptait plus de 4,5 millions de musulmans dans ses départements algériens sans compter ceux des colonies de l’AOF ou de l’AEF. Il convient d’ailleurs de rappeler que l’Islam fut bel et bien évoqué au moment de l’adoption de la loi de 1905. Le second alinéa de l’article 43 de la loi du 9 décembre 1905 précisait que « des règlements d’administration publique détermineront les conditions dans lesquelles la loi sera applicable en Algérie et aux colonies ».

De plus, le concept de laïcité n’a pas suffisamment été défini et aucune nuance n’a été apportée quant à la signification de ce terme dans les différents pays qui ont été évoqués au cours de cette conférence. Si par exemple, la constitution portugaise affirme que l’État est laïc, il aurait fallu ajouter que le Portugal est signataire d’un concordat avec le Vatican où est garanti « le caractère exceptionnel des relations entre le Portugal et l’Église catholique ». Un enseignement religieux est en outre dispensé dans les écoles publiques par les prêtres. Il existe une validité civile du mariage religieux. Les prêtres sont par ailleurs rémunérés comme officiers d’état civil et enseignants.

Ces quelques exemples, pris parmi tant d’autres, montrent le caractère approximatif et erroné de certains propos professés.

Conférence donnée au lycée Pergaud de Besançon, le 09/12/2020 :

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