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Vladimir Anishchenko, itinéraire d'un peintre, de Vitebsk à Besançon

rencontre

Vendredi 12 avril 2019 / Danièle Secrétant

Vladimir Anishchenko, peintre paysagiste biélorusse, a dû fuir son pays. Il découvre les paysages franc-comtois qu'il restitue avec talent et délicatesse. Après une exposition début avril à Besançon où il vit depuis plusieurs mois, il sera à Novillars puis Ornans en juin, sur les traces d'un certain Gustave...

Le peintre au travail, pendant l'exposition de ses peintures comtoises à la Galerie de l'Ancienne Poste.

Un beau jour (mais tous les jours sont beaux), comme ma mère mettait le pain au four, je m’approchai d’elle qui tenait la pelle, et, la prenant par son coude enfariné, je lui dis :
« Maman… je voudrais être peintre.
C’est fini, je ne veux plus être commis, ni comptable. Assez. Ce n’est pas en vain que j’ai senti que quelque chose allait arriver.
Tu le vois, maman, suis-je un homme comme les autres ?

écrit Chagall (1887-1985. Naturalisé français en 1937) dans Ma vie, le seul récit autobiographique qu’il ait écrit.

La ville natale de Chagall, c’est Vitebsk, une ville de Biélorussie, une ville qui ne cessera de le hanter.

En effet, dans notre petite ville, les cartes de visite, les petites plaques aux portes n’avaient aucun sens. Personne n’y prêtait attention.
« Boulangerie et confiserie Gourevitch. »
« Tabac, toutes sortes de tabac. »
« Fruiterie et épicerie. »
« Tailleur d’Arsovie. »
« Les modes de Paris. »
« École de peinture et de dessin du peintre Pènne… »

Tout cela c’est le commerce.
Mais ce dernier écriteau me sembla d’un autre monde.
Sa couleur bleue est comme celle du ciel.
Et il tremble au soleil et sous la pluie.

Une enfance sous le signe de la peinture et du dessin

C’est à Orsha, sa ville natale, que Vladimir Anishchenko, né en 1965, 20 ans après le décès de Chagall, va vivre son enfance. Orsha est tout proche de Vitebsk où plus tard, il entrera à l’Université des Beaux-Arts, l’équivalent, ou presque, de nos écoles des Beaux-Arts.

Il est donc plaisant d’imaginer une sorte de parenté d’artiste due au lieu de naissance, entre Chagall et Anishchenko, même si la peinture de l’un, ne ressemble pas du tout à la peinture de l’autre. En revanche, leurs mères respectives joueront un rôle important dans le développement de leurs carrières d’artistes, ainsi que deux petites écoles d’art. Celle du peintre Pènne à Vitebsk, pour Chagall, celle de deux artistes “amateurs”, pour Anishchenko. Et tous deux partent de Vitebsk pour arriver en France… une terre d’accueil.

Le père de Vladimir avait sans doute une sensibilité artistique, puisqu’à l’âge de 18 ans, il était entré dans une école des Beaux-Arts, près de Moscou. Mais il « laisse rapidement tomber ».

Les parents de Vladimir divorcent quand le futur peintre était encore enfant. Un peu plus tard, son père décède. Sa mère l’élève seule, ainsi que son frère. Ce dernier, agronome, vit toujours en Biélorussie.

Dès qu’elle avait des congés, Tamara, ouvrière dans une usine, la mère de Vladimir Anishchenko, amenait son fils visiter des musées. Minsk, Moscou, Saint-Pétersbourg…

Valentine Grosjean, l’interprète pour cet entretien et fine connaisseuse de la Russie, précise que si tout le monde a entendu parler du Musée de l’Hermitage. C’est un peu moins vrai pour le Musée Russe qu’elle conseille d’aller visiter. On peut y voir des merveilles, depuis des icônes du 10ème siècle, jusqu’à de magnifiques peintures russes des 19ème et 20ème siècle, ainsi qu’une des plus belles collections de l’avant-garde russe.

Un musée, un choc

À l’âge de 13 ans, se souvient Vladimir avec émotion, sa mère l’amène à Moscou, où il visite le Musée Borodino. Il est « estomaqué », traduit Valentine, par le gigantesque tableau panorama de 115 mètres de large sur 15 mètres de haut qui relate la Bataille de Borodino. Et pour les amateurs d’art qui sont aussi souvent des lecteurs, on ne peut que conseiller la lecture ou relecture du long récit de cette bataille peinte par Tolstoï, dans La Guerre et la paix.

Cependant Nesvitsky, Jerkov et l’officier et sa suite se tenaient ensemble hors d’atteinte du tir et regardaient tantôt ce petit groupe d’homme en shakos jaunes, vestes vert foncé à Brandebourgs et culottes bleues, qui s’agitaient près du pont, et tantôt sur l’autre rive, dans le lointain, les capotes bleues qui approchaient et les groupes montés, que l’on reconnaissait facilement pour des batteries.

« Mettront-ils ou non le feu au pont ? Qui devancera l’autre, les nôtres ou les Français ? » Ces questions, chacun se les posait le cœur serré parmi les nombreuses troupes qui se tenaient sur les hauteurs devant le pont, regardaient à la vive lumière du couchant les hussards et, sur l’autre rive, les capotes bleues qui avançaient baïonnettes au canon, et l’artillerie.

Le mouvement des ambulants

Au cours de sa remémoration de souvenirs, Vladimir Anishchenko évoque également un mouvement de peintres qui l’a marqué. Le mouvement dit des ambulants, qui débute au milieu du 19ème siècle. Des peintres se déplacent dans les campagnes, afin de faire connaitre la peinture à des populations exclues de l’univers culturel. Ils se révoltent également contre les standards imposés par les académies de peinture.

Un peintre, Ilia Répine, très actif dans ce mouvement, peint une procession religieuse dans la province de Koursk, proche du célèbre tableau de Courbet, Un Enterrement à Ornans.

Le milieu des artistes a ses révoltés qui parfois, le paient cher. Chez nous, Courbet incarcéré à Sainte-Pélagie, suite à sa supposée participation à la destruction de la colonne Vendôme. Il finit sa vie d’exilé politique à la Tour de Peilz, en Suisse.

L’enfance de Vladimir Anishchenko s’organise autour de sa scolarité, autour des voyages avec sa mère pour visiter des musées et bientôt, autour de sa fréquentation assidue d’une école privée de peinture.

Une première école de peinture

Elle s’est ouverte à Orsha, grâce à deux artistes « amateurs ». L’un est sculpteur, l’autre est professeur de dessin et de peinture. Les deux artistes ont démarché les familles. Vladimir est volontaire. Il faut néanmoins passer un concours d’entrée. Vladimir a 14 ans. Il propose une nature morte qui lui vaut d’être admis.

Dans cette école où il allait trois fois par semaine, à raison de séances d’apprentissage de quatre heures, il apprend à sculpter, à peindre, à dessiner au crayon. Il apprend aussi l’histoire de l’art.

Tous les étés, les élèves pouvaient sortir de l’atelier, pour peindre sur le motif. Ils devaient ramener de ces escapades, un certain nombre de dessins d’oiseaux, par exemple, d’arbres…

Le goût de Vladimir Anishchenko pour les paysages vient-il de ces escapades ? Sans doute. Mais ce n’est peut-être pas la seule raison. Le peintre d’aujourd’hui reconnait avec humour qu’il était capable de choisir d’aller à l’école de peinture qu’il fréquentera pendant quatre ans, plutôt qu’à l’école dite normale. Il suit quand même des études classiques jusqu’à l’âge de 17/18 ans.

Une formation destinée à faire de lui un bon ouvrier

Pendant deux ans, toujours à Orsha, après avoir terminé sa scolarité « classique », il est inscrit dans une école technique pédagogique (un peu l’équivalent d’un CFA). L’enseignement est basé sur le domaine industriel, le dessin industriel, et aussi la fabrication d’éléments tels que du mobilier…

Il y apprend aussi la technique de la REZBA, qui consiste à sculpter le bois, à le découper en motifs que l’on retrouve, par exemple, sur les portes des Izbas (voir ici). En Russie, ne pas travailler le bois est impensable. Une fois cette formation terminée et ainsi que la règle de ces établissements le prévoyait, Vladimir Anishchenko est envoyé en mission à Kritchen, une petite ville de Biélorussie, afin d’y enseigner le dessin, et le dessin industriel.

Ensuite, il doit faire son service militaire. À l’époque, la durée en est de deux ans et demi. Il est cantonné en Russie, à Ivanovo. Ses talents de dessinateurs commencent à être reconnus. On lui donne donc pour tâche de dessiner des affiches de propagande. Il se souvient d’avoir dû faire un portrait de Lénine d’un très, très grand format.

Pendant cette période, il peint des paysages d’Ivanovo destinés à décorer la cantine du casernement. Une peinture de commande.

Impossible d’avoir un carnet de dessin personnel. Interdiction de téléphoner… ses seules possessions personnelles étaient sa brosse à dent et son rasoir mécanique qu’il gardait toujours sur lui, de peur qu’on les lui vole, dit-il avec cet humour grave qui semble ne pas le quitter.

Enseignant, avant d’être définitivement peintre

Nous sommes en 1987. Après avoir effectué son temps de service à l’armée, Vladimir revient à Orsha. Il travaille comme enseignant, il apprend le dessin et la peinture à des enfants. C’est dans cette école qu’il rencontre celle qui deviendra son épouse, Natalia. Elle est professeur d’Anglais. Ils se marient.

Vladimir, tout en exerçant son métier d’enseignant, entre à l’Université des Beaux-Arts de Vitebsk, où les études sont gratuites. Le désir qu’il a chevillé au corps depuis l’enfance, de se livrer à son amour du dessin et de la peinture ne l’a pas quitté.

Au bout d’une année, il peut arrêter de travailler parce que très rapidement, il gagne sa vie grâce à sa peinture. De plus, la pérestroïka lui permet de sortir d'URSS, d’exposer dans des galeries. Il se souvient avec fierté d’une exposition avec des amis peintres à Sébastopol. Tout a été vendu en un temps record.

Vladimir et Natacha vivent bien. Ils ont une fille. Ils achètent un appartement à Orsha. Un peu plus tard, ils font construire une datcha à la campagne, avec l’incontournable banya, une pièce réservée à des bains de vapeur chaude. Ils aiment marcher dans la neige, Vladimir peint beaucoup, fait de la moto…

                                                                 

Là où tout le monde voit les fleurs, il voit l’herbe...

Il est temps de s’arrêter un instant et de parler de la peinture de Vladimir Anishchenko, telle que nous l’avons découverte lors de cette exposition à la Galerie de l’Ancienne Poste, à Besançon.

Des paysages. Des lumières. Une infinie délicatesse dans les détails.

La peinture d’Anishchenko demande que l’on s’approche d’elle au plus près, que l’on se laisse happer par elle. Ses paysages sont sans bruits, sans humains, sans animaux. Rien ne vient troubler la liberté du spectateur de se faire sa place dans le décor, d’en inventer l’histoire, de se saisir de la délicatesse des détails d’une branche d’arbre, de ses feuilles, des graviers qui jonchent le sol, d’imaginer où le conduira le chemin tracé dans un pré sous un ciel d’orage, de savourer la balade qu’il fera sur l’eau après avoir décroché la barque accrochée à la rive, de sentir l’odeur de la pile de rondins de bois de chauffage, à l’orée d’une forêt…

Anishchenko dit que là où tout le monde voit les fleurs, lui il voit l’herbe.

Voulant sans doute dire qu’il va au-delà de ce qui est immédiatement visible, immédiatement attractif. Que le traitement qu’il fait des plus petits détails est sa façon de reconstituer un tout, ou le fragment d’un tout, qu’il offre au spectateur. Libre à ce dernier de s’en emparer à sa façon.

Pourquoi n'a-t-il pas mis sa palette au service d’une autre expression picturale ? Anishchenko répond que pour faire bien quelque chose, il faut se spécialiser. Ce qu’il a fait pour le paysage. S’il devait faire des portraits, par exemple, il devrait consacrer des mois, voire des années de travail à cet apprentissage, afin d’arriver à un résultat satisfaisant.

Ce qui l’intéresse dans le fait de peindre, c’est tout le processus de la création. Alors qu’il exposait à la Galerie de l’Ancienne Poste, il continué à peindre dans la salle d’exposition. Les visiteurs ont ainsi pu le voir au travail. Une dame est même passée chaque jour afin de voir comment évoluait le tableau.

La Franche-Comté, une deuxième naissance

En France depuis février 2018, il déjà réalisé une quarantaine de tableaux d’inspiration comtoise, ou des environs de Besançon. Peindre chez nous a été, dit-il, une deuxième naissance de peintre. Tout est à redécouvrir. Il doit même inventer une nouvelle technique de travail. Il trouve cela passionnant.

Ici, dit-il, les paysages sont différents de ceux de la Biélorussie. La lumière est différente. Les reliefs sont différents. Les arbres sont différents. Les hêtres biélorusses ne sont pas semblables aux hêtres qu’il a trouvés ici. Il a dû se procurer un livre sur les arbres… Les couleurs des tubes de peinture ne sont pas les mêmes.

Une médaille de l'opposition clandestine

Vladimir Anishchenko ne souhaite pas parler des raisons pour lesquelles il a demandé l’asile politique en France. Qui s’intéresse un tant soit peu à ce qui se passe dans le monde, sait que la Biélorussie est loin d’être une démocratie.

Mais puisque nous parlons peinture, de sa peinture en particulier, il explique néanmoins qu’il a réalisé quelques toiles – avec des personnages – qui lui ont valu des ennuis avec le pouvoir en place. Ces toiles lui ont également valu une « médaille souterraine » remise par l’opposition clandestine.

Après Besançon, Novillars et Ornans en juin

Vladimir Anishchenko est soutenu par l’Association Comté-Baltique- Amour (du nom du fleuve Amour) qui a organisé et financé son exposition de peinture, à la Galerie de l’Ancienne Poste. La présidente, Valentine Grosjean a assuré la fonction d’interprète lors de cet entretien accordé à Factuel.info.

Des militants bénévoles des Restaurants du cœur sont également très présents.

Vladimir Anishchenko exposera quelques toiles à Novillars ( Novil’Art ) les 8,9,10 juin 2019. Un vernissage aura lieu le 7 juin à 19h.

Le peintre sera également présent à Ornans, dans l’Atelier de Gustave du 29 juin, jusqu’à fin d’août. Il s’agit de l’atelier de Gustave… Lafond, lui-même artiste, sculpteur, et qui reçoit régulièrement des peintres étrangers, en résidence.