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Tuer, pour voir

chronique

Jeudi 19 septembre 2019 / Danièle Secrétant

Rome, 2016. À la suite d’une orgie où l’alcool, la drogue et le sexe extrême pimentent la vie de certains individus, Manuel Foffo et Marco Prato vont torturer à mort Luca Varini. Pour savoir ce que ça fait de tuer. Serena Gentilhomme s’est documentée sur ce fait divers épouvantable qui nous interroge sur les côtés noirs de notre humanité. Elle nous en livre un récit glaçant et sera présente au salon Livres dans la boucle.

Un pacte : tuer. Un crime, dont le mobile est l’absence de mobile. Ce qui rend l’affaire d’autant plus troublante.

Après Circeo, Ce que ça fait de tuerSerena Gentilhomme continue d’explorer quelques facettes très noires de Rome, la ville dite éternelle, et de décortiquer certains faits commis par des hommes sur leurs semblables, jusqu’à y trouver ce qu’ils recèlent de plus plus sinistrement humain.

Ce que ça fait de tuer, relate un fait divers épouvantable. Surtout, dans cet essai-reportage, Serena Gentilhomme se fait archéologue, n’hésitant pas à fouiller dans un terrain sanglant. Sous sa plume scalpel, on assiste aux tortures, à la lente agonie et au meurtre de Luca Varani. Un supplice d’au moins deux heures. Le rapport d’autopsie et les rapports d’enquête, précis, documentés, montrent de quelle barbarie Manuel Foffo et Marco Prato ont été capables. Serena Gentilhomme n’en reste jamais, dans ses écrits, au simple énoncé de faits abominables. Elle les inscrit dans un contexte sociologique, psychologique, politique, de lutte des classes dans Circeo… Elle montre, par petites touche, en quoi cela peut nous intéresser. Sous les flaques de sang, elle retrouve la trame des histoires individuelles, collectives, sociales, familiales… tissée pour aboutir au pire.

Cela se passe à Rome. Ville fondée sur un récit mythologique.

"[…] la tragédie mythique et le fait divers actuel tissaient des liens indissolubles entre eux, la toile de la première s’inscrivant en filigrane dans l’autre. Mon impression se précisa quand, après l’emprise d’Ananké, émergèrent les pulsions parricides de Foffo et celles, incestueuses, de Prato."

La restitution que Serena Gentilhomme fait, une fois encore, de la partie sombre de la ville abritant le Saint Siège, donne froid dans le dos. Âmes sensibles, s’abstenir. Ou plutôt, non. Âmes mêmes sensibles, lisez Ce que ça fait de tuer. Qui ne s’est pas posé ces questions devant la pléthore de faits divers macabres dont la presse nous accable : Pourquoi ? Qu’est-ce que ça leur fait, de tuer ? Il n’y a pas de réponse unique.

"Nombreux furent les journalistes qui comparèrent ce crime à l’assassinat du jeune Bobby Franks, perpétré en 1924, à Chicago, par Nathan Leopold jr. et Richard Loebe, deux garçons de bonne famille imbus de doctrine nietzschéenne mal digérée : un fait divers qui inspira le dramaturge Patrick Hamilton pour sa pièce jouée en 1929, intitulée La Corde, adaptée au cinéma, une vingtaine d’années plus tard, par Alfred Hitchcock. Mais, pour le public italien, le martyre de Luca ressuscita le souvenir du crime qui passa à l’histoire sous le nom de massacre du Circeo (du 27 au 29 septembre 1975)." Circeo

Dans ce nouveau récit très contemporain, (le meurtre a eu lieu en 2016) tous les ingrédients de la tragédie sont là, même s’ils n’ont pas le panache des faits racontés dans les grandes tragédies.

Y a-t-il des grandes tragédies, et des tragédies minables ? Qu’est-ce qui fait la différence ?

"Pendant l’un de ses premiers interrogatoires, Manuel déclara que, s’acharnant sur Luca, c’était son père qu’il se voyait torturer et tuer, dans un scénario que Sophocle et, peut-être, Pasolini n’auraient jamais envisagé : pendant leurs délires, Prato lui aurait avoué son intention de changer de sexe. Une fois devenu femme, il séduirait le père de son complice, pour qu’ils puissent le massacrer ensemble, selon les mêmes modalités qu’ils avaient employées pour martyriser Luca. Quant à Prato, on apprit bientôt qu’il vivait dans l’adoration de sa mère, une Française qui l’avait toujours rejeté et à laquelle Marco attribuait les traits de Dalida, son idole. Difficile de dire si cette ressemblance était effective : on ne sait rien de cette femme, depuis longtemps divorcée et vivant à Paris. On ne connaît même pas son prénom, étant donné qu’elle a refusé toute rencontre avec les journalistes, ce en quoi son ex-mari, Ledo Prato, l’avait soutenue : pas la peine de transformer les vagues du scandale en tsunami de boue, dépassant les frontières italiennes."

De nouveaux affrontements dans la ville Papale

Dieu. Lucifer. Eros. Thanatos. Œdipe. Jocaste. La sexualité. La drogue. Des parents aveugles ou indifférents. La presse, les réseaux sociaux… Ils sont tous là ! Rome, dont la naissance est due à une louve, mère nourricière de Romulus et de Rémus qui se livrèrent à un combat fratricide dont Romulus sortit vainqueur, serait-elle, pour Serena Gentilhomme, leur terrain de jeu favori ? Nous avons rencontré l’auteure, afin de savoir qui elle est, et de comprendre ce qui la motive dans ces explorations dont on ne peut ressortir tout à fait indemnes. Serena Gentilhomme. Qu’est-ce qui fait que Serena Gentilhomme, qui a étudié Dante – sa Divine Comédie tout particulièrement, accepte de descendre dans les neuf cercles de l’Enfer, et de nous convier à la suivre, ainsi que Dante a suivi Virgile, puis Béatrice ? Devons-nous nous attendre à sept autres récits infernaux ?

 D’étranges fêtes

"Chill out. Dans le jargon de la movida romaine, ce terme désigne une orgie à base d’alcools, de drogues dures et de sexe extrême : du chemsex. Ces festins peuvent durer deux, trois jours ou plus. Ils se consomment dans des appartements anonymes. À des amis de longue date se mêlent de parfaits inconnus, recrutés sur des sites de rencontre – après quoi, on se sépare gentiment, cherchant à oublier et, surtout, à se faire oublier."

Rome et ses "borgate". Un lieu idéal pour commettre le pire

"Le quartier Collatino n’a été reconnu comme arrondissement romain – le XXIIe – qu’en 1961. Autrefois, ce secteur n’était qu’une des nombreuses borgate chères au cinéma néoréaliste et à Pier Paolo Pasolini, qui campa les décors de son roman Une vie violente dans le quartier limitrophe de Pietralata. Collatino est un faubourg surpeuplé, coupé en deux par l’autoroute 24. D’un côté, l’abattoir municipal côtoie un marché aux puces qui, la nuit, devient un repaire de prostituées et de dealers, entre les décharges à ciel ouvert et les baraques bordant la rue Palmiro Togliatti, du nom du leader communiste acquis à l’idéal soviétique. De l’autre côté, on peut admirer un festival d’aberrations architecturales, surgies dans un contexte d’anarchie urbanistique à la limite du surréalisme : de vieux pavillons avec jardin côtoient d’immenses buildings bicolores, blancs et roses, et c’est au dixième étage d’un de ces immeubles, au 2 de la rue Igino Giordani, que les carabiniers font irruption le 5 mars 2016, à 20 h 45. Dans un appartement saccagé, pétri d’une puanteur insoutenable, les policiers découvrent des vêtements éparpillés partout, un sol jonché de serviettes imbibées de sang, surtout dans la salle de bains où des serpillières abandonnées dans la baignoire avec un jean ensanglanté révèlent une vaine tentative de nettoyage. Suivant les traces qui, des toilettes, mènent à la chambre, on arrive jusqu’au lit où un bras tatoué sort d’un édredon : le soulevant, la police découvre un marteau, un couteau dentelé et le corps d’un jeune homme poignardé, tailladé, au visage défiguré. On ne tardera pas à apprendre que la victime s’appelle Luca Varani, vingt-trois ans."

 Des tortures et la mort pour un peu de blanche et 120 euros

Un jour, Luca Varani reçoit un SMS d’un auteur non identifié. L’attrait de l’argent (une somme ridicule), le fera basculer dans l’horreur.

"En effet, si Manuel était pour lui un parfait inconnu, Marco ne l’était pas : Luca l’avait déjà rencontré lors d’un chill out dans le quartier Nomentano, chez Prato, qui l’avait terrifié, avec son goût pour le sexe extrême et pour les drogues dures, grâce auxquelles le jovial boute-en-train se transformait en prédateur adepte du chantage à la vidéo porno. Donc, si la provenance du SMS via Whatsapp avait été identifiée, jamais Luca n’aurait répondu… Seulement voilà, un numéro non enregistré figurait en haut de ce message :

Viens vite chez nous, il y a de la blanche et du pognon pour toi.

Après une courte hésitation, Luca accepta.

[…]

Combien ?

120 euros."

Drogué avant d’être torturé

"L’inconnu est le plus entreprenant, mais l’autre est le plus dangereux : une bosse déforme sa minijupe léopard alors qu’il se lève, en équilibre instable, sur ses talons aiguilles pour lui offrir le verre qu’Alex Tiburtina avait prudemment refusé : « Bois mon cocktail maison, c’est mieux que du Viagra… Tchin ! » Luca heurte les verres qui lui sont tendus, sans se douter que le sien contient un additif qui, mélangé à la vodka, peut faire perdre tous les moyens à celui qui l’absorbe : c’est de l’Alcover."

Le hasard et/ou la destinée s’acharnent sur Luca Varani

Luca est un enfant adopté.

"Prénom et nom : Luca Varani. Né à Sarajevo le 22 janvier 1993. Abandonné à la naissance, puis trimballé d’un service social à l’autre dans son pays ravagé par la guerre civile. À trois ans, il est enfin adopté par un couple romain : Giuseppe Varani et Silvana Agostini, commerçants…"

Jeune adulte, il entretient une relation tumultueuse avec Marta Gaia. Il est séduit par les modes de vie malsains et se pose des questions sur son identité sexuelle. Hétérosexuel ? Homosexuel ?

[…]

"On apprendra que, la nuit de l’assassinat de Luca Varani, quatre personnes au moins ont risqué d’être torturées et tuées de sang-froid : un Albanais resté anonyme – un dealer et, accessoirement, indic de la police qui avait procuré de la coke à Prato pour plus de 1 500 € – Giacomo, un ami milanais, Riccardo, un serveur du restaurant de Valter Foffo, Roberto – le frère de Manuel – et un boxeur raté : Alex, dit Tiburtina."

C’est donc sur Luca que le sort, la destinée, incarnés par Foffo et Prato, va s’acharner avec bestialité. Pour savoir ce que ça fait de tuer. Chaque crime, écrit Serena gentilhomme, a son poids de fatalité.

Les deux tortionnaires sont des “fils de bonne famille”, comme l’étaient les tortionnaires décrits dans Circeo. À cette différence près que ceux de Ce que ça fait de tuer, n’expliquent pas leurs actes par un discours sur les classes sociales supérieures et les classes sociales inférieurs, qui les légitime. Foffo et Prato veulent simplement savoir ce que ça fait de tuer. Une expérience qui en vaut une autre. Aucune empathie pour leur victime, Luca Varani, qui aurait mieux fait de se rendre à son travail, ce jour-là… Pas d’empathie non plus de la part des pères des deux tortionnaires. L’un d’eux ira même jusqu’à dire, lors d’une émission télévisée dans laquelle il va se ridiculiser, que son fils est un garçon modèle.

Des fils ennuyés d’une société malade, sans aucune dignité. Des pères sans cœur, ni pitié

Quelques jours plus tard, l’auteur-compositeur Alberto Amboni stigmatisa lui aussi cette attitude paternelle dans sa chanson Luna Nera, Lune Noire, dédiée à Luca et diffusée sur Youtube le 4 avril 2016 :

"Une lune trop obscure / Ce soir-là pesait sur toi / Une nuit qui était trop « blanche » / Pour ces balourds avec toi / Une vie bien trop aisée / pour des fainéants gâtés / Un tarif fut convenu / Pour qu’on te fasse danser / À la fin de votre danse / Juste par curiosité / Assoiffés et délirants / Ton chant ils ont arrêté / À la fin de votre danse / Une douche colorée / Et leur jeu s’est arrêté / Le matin avec toi / Ces garçons, fils ennuyés / D’une société malade / Sans aucune dignité / Fils de pères permissifs / En quête de publicité / Pères sans cœur, ni pitié / Une lune trop obscure / Ce soir-là pesait sur toi / Une nuit qui était trop « blanche » / Pour ces fauves avec toi / Ton voyage interrompu / Par des fainéants gâtés / Pour un jeu vain et dément / Juste par curiosité."

Ce que ça fait de tuer ? Trente années de prison pour Foffo. Prato fera une première tentative de suicide. Il réussira la seconde. Le jeune homme aura construit sa vie, puis il l’aura déconstruite, "entre une mère insaisissable et l’impossible dialogue avec un père trop respectable, pour qui certaines problématiques étaient si inconcevables qu’il préférait pratiquer la politique de l’autruche. Jamais nous ne connaîtrons les dernières visions de Prato au moment il s’est donné la mort, mais son cri du cœur, qui contraste avec ses publications habituelles, peut nous suggérer une fresque désolée, où le glamour et les clinquants se transforment en cri, en carnage et en sang – avant de se dissoudre dans le pâle gouffre de l’aube."

Et pour nous, lecteurs et lectrices, passé l’écœurement après la lecture des faits, des monceaux de questions sur les réalités de certaines facettes de notre humanité.

 Éditions La Manufacture de livres. Disponible en librairie à compter du 13 septembre 2019.