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« Tiempo despues », la lutte des classes du futur

cinéma

Mercredi 22 juillet 2020 / Patrick Tardit

La révolte gronde dans le village des chômeurs, unis dans la lutte, comme au bon vieux temps ! Caricature du présent, l’étrange film de José Luis Cuerda qui se déroule en l'an 9177 est absurdement drôle. Et ça fait du bien.

Mots-clés: cinéma
Une comédie « entre Wes Anderson et les Monty Python ».

« Tiempo despues » (sortie le 22 juillet) est le tout dernier film du réalisateur espagnol José Luis Cuerda, mort en février 2020. Scénario écrit en 1997, la décennie suivant son film « Amanece, que no es poco » (1989, œuvre « culte » en Espagne), mais ne trouvant pas de producteur, « Tiempo despues » a été édité sous forme de roman en 2015 ; il a fallu ensuite la mobilisation de la jeune génération d’artistes espagnols pour produire ce film et le jouer, puisqu’on retrouve à son générique de nombreuses célébrités espagnoles.

Présenté comme un film « entre Wes Anderson et les Monty Python », « Tiempo despues » mêle effectivement l’univers graphique du cinéaste américain et les joyeux délires des trublions britanniques. C’est surtout « une comédie » et un film d’une étrangeté totale qui se déroule en 9177 (pourquoi pas ?). Cohabitent alors deux mondes voisins, deux sociétés. D’un côté, les chômeurs du monde entier, des survivants rassemblés dans un village où sévit une misère centenaire. Des démunis. Et de l’autre, des nantis, bien à l’abri dans leur domaine, sorte de « bâtiment officiel », un catalogue de derniers rescapés d’une société passée.

Un royaume d’opérette menacé par un limonadier

Au village des pauvres, des oubliés, sauvagement opprimés par le capitalisme sauvage, réunis dans une grande internationale, en souvenir des luttes passées et de la gauche disparue, s’il n’y avait cet agaçant narrateur lyrique qui commente le quotidien dans les haut-parleurs. Dans la tour, une population classée, rangée, répertoriée, bien à sa place. Il y a là deux militaires, un garde et un général, deux policiers, deux marins, trois barbiers dont l’un n’a aucun client tandis que l’autre monopolise la clientèle, un berger qui fait paître ses moutons sur la terrasse, un curé réactionnaire, un maire indécis, une belle cheffe de cabinet, des jeunes rebelles intellectuels beaucoup plus intellectuels que rebelles, un concierge… Et ah oui, c’est vrai, il y a aussi un roi, du genre fainéant, un monarque d’opérette.

Mais un vendeur de limonade va perturber tout cet ordonnancement, en voulant vendre sa citronnade aux riches. Un chômeur qui veut travailler, mais où va-ton !? Menaçant alors l’équilibre de ce nouveau/ancien monde, le simple limonadier est rejeté au dehors. Par décision du roi, il est même accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, celui d’un barbier, assassiné en fait par son concurrent. Il n’en fallait pas tant pour déclarer une guerre. Au nom d’une saine révolte des opprimés, on se mobilise chez les prolétaires, c’est la nouvelle lutte finale des classes ! Chez les privilégiés, comme toujours, on manque de volontaires, et quelques-uns vont même changer de camp.

Si la musique d’une fanfare donne à ce film un air de comédie italienne, et même s’il est situé dans un futur théoriquement bien bien lointain, « Tiempo despues » est bel et bien une caricature de la société espagnole présente. Le film de José Luis Cuerda pourrait paraître totalement absurde alors qu’il est si sensé, si actuel, surtout absurdement drôle, et ça fait du bien. Comment rester sérieux lorsqu’il suffit de crier « Cocorico ! » pour passer d’un univers à l’autre. On peut tenter de faire croire aux chômeurs « qu’un autre monde est possible », mais on nous a déjà fait le coup.

Au fait, il y a aussi des hommes volants dans « Tiempo despues ».