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Rincés mais toujours là, les Gilets jaunes fêtent leur un an à Dole

reportage

Dimanche 3 novembre 2019 / Guillaume Clerc

Sous une pluie diluvienne, les Gilets jaunes ont célébré samedi à Dole les un an de leur première action en France, un rassemblement et un blocage de la circulation le 2 novembre 2018 dans la ville jurassienne. N’ayant rien obtenu mise à part une forte répression, beaucoup sont désabusés et s’interrogent sur la suite du mouvement. Continuer les manifestations, bloquer, redevenir plus offensifs ? Après avoir maintenu la pression tout ce temps, beaucoup espèrent en tout cas que les grèves prévues à partir du 5 décembre catalyseront de nouveau l’ensemble des colères pour, cette fois, satisfaire cette soif de justice sociale et démocratique qui ébranle le monde.

Mots-clés: gilets jaunes
Une partie de la manifestation a envahi un centre commercial pour y faire entendre leurs voix.

Samedi, les Gilets jaunes de la région s’étaient donné rendez-vous à Dole pour marquer le premier anniversaire de ce qui fut sans doute leur première opération en France : un convoi de véhicules qui avait bloqué la circulation sur un pont de la ville le 2 novembre 2018 pour protester contre la hausse du prix de l’essence et la vie chère en général. Exactement un an après, les Gilets jaunes sont encore là, moins nombreux à défiler, mais toujours aussi déterminés et en colère.

Depuis, les revendications se sont élargies. C’est le système dans son ensemble qui est visé comme étant injuste. Les Gilets jaunes exigent une meilleure répartition des richesses et une participation démocratique accrue. Mais ils ne voient toujours rien venir. Ils ne retiennent qu’une seule réponse à leurs exaspérations : la sévère répression mise en œuvre pour contenir ce mouvement offensif qui a fait trembler le pouvoir.

Sorti de sa stupeur et pressé par un président directement incriminé, le gouvernement déroule. Aujourd’hui, les Gilets jaunes estiment non seulement qu’ils n’ont pas été entendus, mais que leurs conditions de vie seront encore dégradées par les réformes mises en œuvre et par le démantèlement accéléré des services publics.

51 actes, soit autant de semaines à occuper des ronds-points, des entrées d’autoroute, puis à défiler presque « partout, tout le temps, par tous les temps », comme ils le clament. Forcément ça use. Si on avait dit à certains il y a un an qu’ils seraient encore là aujourd’hui, ils ne l’auraient pas cru. Bien qu’emportés par un élan que l’on peut qualifier d’insurrectionnel à bien des égards, la lassitude gagne de nombreux cœurs.

“Marre de marcher, envie de blocage”

Ces deux femmes rencontrées au début du parcours en ont marre de marcher tous les samedis. Elles voudraient des blocages plutôt que des manifestations qui ne font plus que tourner en rond et qui n’apportent plus grand-chose, mis à part montrer la détermination intacte du noyau dur et se rendre toujours visibles. Il reste bien sûr l’espoir de faire revenir ceux qui sont partis et même de convaincre ceux qui restent chez eux de les rejoindre pour forcer le cours de l’histoire. Comme cela se passe en ce moment avec les différents mouvements de protestations massifs qui s’expriment un peu partout dans le monde. Autant d’exemples souvent repris, comme le signe que l’heure est venue.


À Dole, le parcours de la manifestation du 2 novembre 2019 est déclaré en préfecture. Mais au bout de quelques centaines de mètres, le cortège déborde déjà. Arrivée devant une zone commerciale, une partie de la manifestation, sans doute plus que la moitié des quelque 400 personnes présentes, s’engouffre dans le centre commercial E. Leclerc.

E. Leclerc envahi

L’envahissement galvanise les troupes, les chants redoublent, un pétard explose dans le hall central et suscite quelques commentaires désapprobateurs. Après cette halte bruyante, la manifestation s’élance dans les allées du magasin, mégaphones hurlants et slogans repris en cœur, drapeaux agités, notamment un qui revendique l’instauration du RIC, le référendum d’initiative citoyenne.

Tout le monde ressort sans encombre quelques minutes plus tard et rejoint la tête du cortège, qui attendait sagement un peu plus loin, derrière la voiture sono et celle des policiers qui encadrent le parcours. L’un des organisateurs prend la peine de signaler au micro qu’il serait souhaitable que l’on ne s’écarte pas trop du parcours prévu.

L’ambiance n’est pas à l’unité, quelques slogans hostiles à son encontre et aux forces de l’ordre sont entonnés au même moment. Dès que la marche reprend, certains ont envie de tourner à gauche, peut-être pour se rendre dans une autre enseigne de grande distribution. Si certains hésitent, la majorité poursuit et l’initiative avorte. Le parcours reprend, calmement, sur sa ligne droite.

Comment se faire entendre et obtenir quelque chose ? Si les manifestations lassent, certains regrettent le manque de monde quand des actions sont décidées. L’un revient sur l’une des particularités du mouvement des Gilets jaunes : parmi les initiateurs du mouvement, presque personne n’avait d’expérience politique ou militante. Il a fallu apprendre à s’organiser et à se connaitre, sans qu’un socle idéologique commun ne facilite la cohésion. Cette agrégation de colères a donné sa force au mouvement, l’a rendu si imprévisible et puissant.

Tentés par le “côté obscur des Gilets jaunes

Mais après un an de manifestation et une situation qui ne s’améliore pas, nombreux sont ceux qui sont tentés par un lent glissement vers ce que l’un d’eux appelle le « côté obscur des Gilets jaunes ». Il parle du recours à la force et à la violence, symbolique quand elle s’exerce sur des bâtiments, du mobilier urbain ou des franchises de multinationales, ou physique quand elle vise les forces de l’ordre. Ce sentiment gagne du terrain, mais est loin d’être partagé par tous. Ceux qui se laissent séduire par ces méthodes n’évoquent pas cela par plaisir ou gaieté de cœur, mais bien comme étant l’ultime recours, à opposer à un pouvoir qui n’écoute pas.

Même les tenants d’une ligne légaliste, celle qui consiste à manifester sa colère dans un cadre déterminé par la loi, ne peuvent que constater l’échec de cette forme de mobilisation et sentent la pression de ceux qui aimeraient aller plus loin.
Cela s’est ressenti plusieurs fois dans la manifestation de Dole. Comme quand celle-ci passe devant un baraquement de gendarmes mobiles. Un attroupement se forme devant la grille, les insultes fusent, la barrière est secouée vigoureusement. Il n’y avait pas de comité d’accueil, les militaires sont rentrés dans la guitoune de surveillance qui donne sur la rue, gazeuse en main. Il n’a sans doute fallu d’un rien pour que la situation dégénère, mais les plus vindicatifs ont été laissés sur place par le cortège qui est vite reparti après cette pause. Par peur d’être isolés, et sous la pluie qui commençait à tomber, tous rejoignent le centre-ville.

Maintenir la flamme de la résistance

Ce sont finalement des trombes d’eau impressionnantes qui s’abattent sur les manifestants jusqu’à les mouiller jusqu’aux os et former des petits torrents dans les rues. Sur le parcours, des poubelles sont renversées, quelques grilles disposées sur la route, certains arrivant par-derrière les remettent en place, pendant que quelques fois, d’autres les replacent sur la chaussée... L’averse intense a quant à elle quelque peu précipité la fin de la manifestation.

Beaucoup se donneront rendez-vous pour la célébration « officielle » du mouvement samedi 16 novembre, même si certains n’ont guère d’espoir quant à la capacité de mobiliser en masse. Mais les Gilets jaunes savent ce qu’ils ont d’ores et déjà accompli : maintenir la pression et la flamme de la résistance pour plus de justice sociale, démocratique et environnementale.

L’agrégation des mécontentements ceux des agriculteurs, personnels hospitaliers, pompiers, professeurs, cheminots, policiers, etc. revient presque à chaque discussion, comme l’expression d’un grand gâchis, celui qui rend pour le moment impossible la jonction de ces revendications. Désormais, les espoirs se tournent du côté du 5 décembre et de la grève illimitée qui touchera le secteur du transport contre la réforme des retraites, dont chacun espère ici qu’elle sera le catalyseur d’une vaste contestation sociale, plus forte encore que ce qui s’est produit en un an.