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« Qu’avez-vous fait des droits de l’Homme ? »

chronique

Lundi 9 juillet 2018 / Danièle Secrétant

Le dernier des trois disques des « Chansons de la mémoire ouvrière » vient de sortir. Leur écoute plonge dans l’univers d’Eugène Sue, de Zola, du Victor Hugo des Misérables, mais aussi d'Eugène Potier, Brel et de nombreux inconnus ayant publié, parfois sous pseudonymes, dans le Jura socialiste au tournant des 19e et 20e siècles…

Fabrice Lançon, en concert en 2016 à La fraternelle de Saint-Claude. (Photo Daniel Bordur)

Ils sont tous là !

Les exploiteurs et les exploités. Ce tas d’Héliogabales de patrons ! Les bourgeois opulents, les capitalistes aux doigts crochus (Pourvu qu’on achète et qu’on vende, laissez faire ! laissez passer ! Volume 1) les curés repus et corrompus, les ouvriers affamés, Jean Misère (À la morgue on coucha son corps, Et tout les jours, dalles de pierre, Vous étalez de nouveaux morts, les otages de la misère. Volume 1). Les Filles d’ouvriers au destin tout tracé. Chair à pavé, puis chair à travail… chair à patron… chair à client… chair à trottoir… chair à roussin… chair à prison… chair à scalpel (volume 1) Mais aussi les ouvriers en lutte… les immigrés que l’on invite à venir chez soi...

Il y a même Jaurès ! Fabrice Lançon (volume 1) interprète avec beaucoup de colère et d’émotion la chanson de Brel. Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Dans les trois CD des Chansons de mémoire ouvrière, (que l’on doit au militantisme éclairé et musical d’une bande de copains…), ils sont tous là !

Les écouter – le dernier, Qu’avez-vous fait des droits de l’homme ? vient de sortir – c’est plonger en chansons dans l’univers d’Eugène Sue, dans celui de Zola, dans celui des Misérables de Victor Hugo…

C’est entendre Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément (auteur de Le temps des cerises), Stephen Mac Say (qui signe aussi Stanislas Masset, son vrai nom, Alcide ou l’Arnaque), de grands noms rejoints par Jean-Paul Bonfils, Fabrice Lançon… et d’autres qui prennent le relai…

Des chansons contre l’injustice, contre le poids des curés, contre les patrons, contre les rentiers, contre les bourgeois…

Des chansons pour plus de fraternité – Viens chez moi, volume 1 – s’adresse à ceux qui sentent leur liberté menacée, aux adversaires des tueries, à l’avorteur, aux justiciers des nobles causes, aux étrangers que l’on pourchasse… je pratique le droit d’asile, et pour moi, ce droit est sacré.

Sans oublier la liberté, l’égalité, et la laïcité.

C’est s’immerger dans une partie de notre Histoire. Celle de la classe ouvrière, celle des inégalités honteuses, celle des combats contre l’oppression du Capital, contre le clergé complice des nantis, celle des appels à la lutte pour une vie meilleure…

Il a existé, dans la montagne de Saint-Claude, une forte tradition de la culture écrite et du livre. Des livres de piété du XVIII siècle, des brochures de combat contre les privilèges de l’Ancien Régime dans les années 1770-1780, aux publications socialistes de la Fraternelle à la fin du XIX siècle en passant par les opuscules républicains de la période qui précède le Second Empire, il y a une sorte de continuité à enraciner la culture écrite. Ajoutons qu’à la différence du Haut-Doubs plus “blanc”, l’Écrit dans le Haut-Jura a diffusé en phases successives un esprit voltairien, puis républicain, terreau sur lequel est venu s’enraciner un socialisme sanclaudien original.

[…]

Le chant engagé est lié à la tradition militante des hauts jurassiens.

[…]

À partir de 1919, on chante pour les grands événements politiques qui réunissent plusieurs milliers de personnes venues de tout le Haut-Jura, comme les “fêtes des coop”, deux fois l’an, au printemps et à l’automne. D’illustres figures de la chanson engagée viendront à Saint-Claude comme Jean-Baptiste Clément invité par son grand ami Henri Ponard, secrétaire général de la coop La Fraternelle, puis, plus tard député-maire de Saint-Claude. (Extrait du texte du premier volume de Chansons de Mémoire Ouvrière : Quand les lendemains chantaient.)

« Le peuple est vieux, aussi vieux que le monde
A ses côtés souffle un vent généreux »

Dans le troisième CD, c’est retrouver l’esprit anticlérical qui animait les hommes et les femmes épris de liberté… de penser.

C’est se régaler des arrangements musicaux qui sortent de ce que l’on a coutume d’entendre pour ce type de chansons. La musique parfois jazzy, ne vient pas en contradiction avec ces chansons de lutte du Haut-Jura… bien au contraire.

C’est aller à la rencontre de textes bien léchés, au vocabulaire choisi, référencé. Un régal pour l’oreille, et la mise en valeur de l’intelligence ouvrière.

Une belle langue en chansons, que porte la voix chaude de Fabrice Lançon, accompagné par le chœur des instruments de musique, guitare, trompette, basse, percussions, saxo ténor, piano, accordéon diatonique… il y a même guitare et œuf… pour La coopérative … (il parait que manier l’œuf demande beaucoup de maestria).

C’est aussi s’effrayer que beaucoup de ces textes écrits au tout début du vingtième siècle soient toujours d’actualité ! Il n’y aurait donc rien de nouveau sous le soleil ?...

Le peuple est vieux, est un titre du deuxième CD. Le texte en a été retrouvé dans Le journal socialiste, du 28 octobre 1907. Son auteur, Charles-Henri Jean, Charles d’Avray (1878-1960), est l’un des plus brillants des chansonniers ouvriers. […] : il fut l’un des rares chansonniers à rester fidèle à son pacifisme et à son opposition viscérale à la violence en refusant de célébrer l’Union Sacrée de 1914. Charles d’Avray était d’origine bourgeoise – il était le fils d’un architecte – mais avait épousé la cause du peuple, ses espoirs et ses souffrances.

Le peuple est vieux, aussi vieux que le monde
A ses côtés souffle un vent généreux
Mais l’ignorance est chez lui trop profonde,
Et c’est pourquoi le peuple est malheureux.
Il a grandi sans chercher à s’instruire.
Il a bâti et n’a pas su détruire.
Va-t-il crever sans aller vers le mieux ?
Le peuple est vieux, Ah ! que le peuple est vieux !
[…]
Si la révolte un certain jour te lasse,
Femme encourage alors ton compagnon.
Bravez tous les deux la camarade qui passe,
Des révoltes elle est le trait d’union.
Révolution sur le vieux sol qui bouge
Vois tes amants, porte leur deuil en rouge
Bâtis un monde au seuil de leur caveau,
Peuple, apparais sur un globe nouveau !

Dans le journal Le Jura Socialiste entre 1899 et 1908

En arrière fond de la pochette du dernier volume, une affiche de la Déclaration des droits et des devoirs de l’Homme et du Citoyen. Outre le CD, elle contient le texte des chansons, agrémenté d’informations sur le compositeur, sur le contexte, des dessins humoristiques…

Voici le troisième disque des Chansons ouvrières, – écrit Herbé de Saint-Claude – dont la plupart proviennent de l’hebdomadaire Le Jura socialiste. Après un premier disque qui exprimait la souffrance, les espoirs et la révolte ouvrière, un second où l’accent était mis plutôt sur les diverses voies envisagées pour se libérer de l’exploitation et de la misère, en voici un troisième très largement consacré à la religion.

Que l’on ne se méprenne pas : ce n’est pas le sentiment religieux ou même l’existence ou la non existence de Dieu dont il est question.

Ce sont des questions d’ordre privé et les consciences sont libres. Dans toutes ces chansons, une seule milite pour l’athéisme, Semeurs de haine, de Jacques Torrent, dans sa dernière strophe. C’est la récupération de Dieu et du message chrétien ou même du sentiment religieux par l’Église romaine, le clergé et les classes dirigeantes à des fins très terrestres (le pouvoir, la politique, l’argent) qui est brocardée dans les autres chansons avec un humour ravageur. Les vrais blasphémateurs sont ceux qui consciemment ou non mettent Dieu et la religion à leur service.

[…]

Ces chansons publiées par Le Jura Socialiste entre 1899 et 1908 nous plongent au cœur d’un combat qui fut alors acharné mais pacifique. Dans ce combat, la lutte contre l’exploitation et la violence capitaliste n’est pas mise en retrait, elle est étroitement liée à la lutte contre le cléricalisme. Les auditeurs de ces chansons pourront juger si elles restent d’actualité. La chanson, comme munition, était tout de même bien préférable, comme l’écrivait Eugène Pottier, au fusil (ou dirions-nous aujourd’hui à la kalachnikov) !

En préface de la présentation du premier disque Quand les lendemains chantaient, Fabrice Lançon, l’interprète des chansons pour les trois CD, écrivait :

La chanson comme expression des consciences
La chanson comme outil de combat
La chanson comme arme politique
« This machine kills fascists » disait Woodie Guthrie en parlant de sa guitare…

Alors, à nos guitares !

« Tout peuple meurt sous le joug catholique (...)
Mettons donc fin à cette loi tyrannique »

Le chanoine de Latran ferait bien d’écouter Séparons l’église de l’état, d’un auteur inconnu et mis en musique par Jean-Paul Bonfils et Richard Huet. Il ferait bien, d’ailleurs, d’écouter l’intégralité des trois CD. Cette écoute là lui serait plus éclairante que les analyses de ses pseudo spécialistes… en communication. Juste deux ou trois « bricoles » à actualiser, et il saurait où en est le pays !

[…]

Tout peuple meurt sous le joug catholique
L’histoire est là qui nous le prouve bien
Mettons donc fin à cette loi tyrannique
Des rois Rome, en vain, attend le soutien
Oui combattons toujours l’intolérance
Pourchassons là partout avec éclat
Donne l’exemple aux autres peuples France
En séparant l’Église de l’État
.

Aujourd’hui, une religion chasse l’autre… on en voit le résultat. Toujours un seul remède : séparer l’Église de l’État.

Quant aux Semeurs de haine, ils ne prônent pas que la réponse aux inégalités, à l’exploitation de l’homme par l’homme, se fasse en chansons, ils prônent la violence. Les black blocs d’hier ?

Nous sommes les semeurs de haine,
Dans la ville où manque le pain,
Dans la campagne où l’homme a faim
Partout où l’esprit qu’on enchaîne
Subit le préjugé malsain,
Nous sommes
les semeurs de haine !

[…]

La violence de cette chanson n’étonnera que ceux qui ignoraient la violence que le libéralisme infligeait alors aux ouvriers : pas de retraites, pas d’assurances sociales, pas de congés payés. Les professions telles que celles de pipier ou de diamantaire étaient très exposées aux crises et au chômage.

[…]

Cette chanson traduit une exaspération sociale et anticléricale qui conduira aux événements de 1906 : […]

En 1906, la grève éclate dans toutes les professions (jusqu’aux ouvriers boulangers), elle dure plusieurs mois, 400 gendarmes sont appelés à Saint-Claude et le gendarmerie montée sabre au clair les manifestants, le couvre-feu et l’état de siège seront décrétés.

L’auteur, Jacques Torrent, n’a pas été identifié, le recours au pseudo permettait d’éviter une arrestation. La dernière strophe fait supposer qu’il était un chansonnier libertaire.

Fougueux amants de la nature
Qui nions le dogme et la foi,
Si nous allons semant l’effroi
Dans ce monde de pourriture…
C’est pour hâter l’heure future
Où nous pourrons vivre sans loi
Libres dans la libre nature.

« Redevenu l’humble valet
Du capital et des banquistes,
L’ouvrier traîne son boulet
Dans les bagnes capitalistes »

Les droits de l’Homme, est un texte de Jean-Baptiste Clément.

[…]

Dans la seconde période (de sa vie), Clément a écrit des chansons pour le peuple, des chansons de combat, des chansons qu’il a appelées des chansons des grands jours de colère comme cette chanson, Les droits de l’Homme sont un cri de colère contre « les bourgeois ». Ils se sont servi du peuple (Jacques Bonhomme, c’est le paysan dans l’imagerie révolutionnaire de 1789) pour se battre contre leurs adversaires au nom des Droits de l’Homme, puis l’ont asservi au capital, en ont fait « une bête de somme » de la glèbe (la terre) ou de l’usine.

Ce long siècle est près de finir
Et nous donne peu d’espérance,
Une ombre plane et l’avenir
Est gros d’orages pour la France,
Gens de sabre et de goupillon
Sont déjà prêts pour la curée,
Et l’on danse le cotillon
Dans les salons de l’Élysée.
Comme autrefois
Jacques Bonhomme
Est encore la bête de somme,
Bourgeois !
Qu’avez-vous fait des droits de l’Homme ?

Redevenu l’humble valet
Du capital et des banquistes,
L’ouvrier traîne son boulet
Dans les bagnes capitalistes.
Au moindre cri de liberté,
Le gendarme lui sert d’escorte.
Et pour le peuple garrotté
Quatre-vingt-neuf est lettre morte

[…]

Bourgeois !
Qu’avez-vous fait des droits de l’Homme ?

 

Alors ! Vous les bourgeois et Leur Bon Dieu, qu’avez-vous fait des droits de l’homme ?

Dieu jaloux, sombre turlutaine
Cauchemar d’enfants hébétés
Il est temps, vieux croquemitaine,
De te dire tes vérités :
Le Ciel, l’Enfer : fables vieillottes,
Font sourire un libre penseur.
Bon Dieu Bon Dieu des bigotes, Tu n’es qu’un farceur.

 

Dans cette chanson d’Eugène Pottier, les qualités de Leur Bon Dieu, sont déclinées sans complaisance. Leur Bon Dieu n’est pas qu’un farceur, il est aussi un crétin, un sabreur, un gredin et un filou !

Qu’est-ce qu’un bourgeois ? Paul Pédron (1849-1930) militant, propagandiste et permanent socialiste et chansonnier de la Librairie socialiste, le définit en chanson.

Le bourgeois ? C’est … une machine
Qui tourne mais ne produit rien
Chacun de nous pourtant s’échine,
Pour s’assurer son entretien.
Le bourgeois ? C’est… un ventre immense,
Que nous gavons de notre mieux ;
Nous travaillons pour qu’il dépense :
Que le bourgeois est donc heureux !

C’est aussi un voleur, béni par ses victimes, c’est un ver rongeur, une crapule sans scrupule qui a pour cœur un coffre-fort, c’est un fainéant, un vilain drôle qui mange et dort dans les palais…

La faim fait que dans les usines
On se vend au dieu capital ;
Par mille on meurt au fond des mines
Les autres vont à l’hôpital ;
Le bourgeois vole, le bourgeois pille !
Il nous prend tout, c’est merveilleux !
Si l’on proteste on nous fusille :
Que le bourgeois est donc heureux !

[…]

Exproprions ce paresseux
En supprimant cet inutile :
Tous aussi nous serons heureux !

Ou alors, la solution aux maux du peuple se trouve peut-être dans le refrain de la chanson, Ouvrier prend la machine ! dans le premier volume des Chansons ouvrières…

Nègre de l’usine,
Forçat de la mine,
Ilote du champ
Lève-toi, peuple puissant :
Ouvrier, prends la machine !
Prend la terre, paysan !

[…]

Qu’on donne le sol à qui le cultive,
Le navire au matelot,
Au mécanicien la locomotive,
Au fondeur le cubilot,
Et chacun aura ses franches coudées
Son droit et sa liberté,
Son lot de savoir, sa part aux idées,
Sa complète humanité !

Ces trois CD sont un pan de notre patrimoine historique, culturel, musical. Ils méritent de figurer en bonne place dans nos bibliothèques et dans nos discothèques. Merci à celles et ceux qui ont œuvré à ce travail de mémoire, de façon à ce que ces chansons ne tombent pas dans l’oubli.