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Les « oubliés », plus que jamais vulnérables pendant la crise

enquête

Mercredi 25 mars 2020 / Toufik-de-Planoise

Détenus, gens du voyage, SDF, réfugiés ou migrants, enfants placés, réinsertions, situations de handicap, personnes âgées et isolées, victimes de violences conjugales… Souvent qualifiés « d’oubliés », ils sont plus que jamais en première ligne durant cette crise sanitaire exceptionnelle causée par le Covid-19. Quelles sont leurs situations dans ce contexte ? Il y a bien des réponses qui leur sont apportées, mais parfois, ces « laissés pour compte » ne trouvent pas, ou trop peu, de concret face à l’urgence qui les frappe lourdement.

Mots-clés: coronavirus
Photo : Toufik-de-Plnaoise

À la maison d’arrêt, un calme précaire

Le milieu carcéral est un des plus scrutés. Dans la région, c’est la maison d’arrêt de « la Butte » à Besançon qui concentre une bonne part des peines d’emprisonnement. Fin décembre 2019, personnels et syndicats tiraient déjà la sonnette d’alarme quant à la saturation inédite des effectifs : on y comptait environ 450 détenus pour 275 places et 88 agents, avec des cellules parfois occupées par deux, voire trois personnes. À cette donnée devenue « banale » en France, la pandémie et ses mesures n’ont pu que mettre le feu aux poudres. Les visites, mais aussi le travail, les formations, ou cessions éducatives et culturelles ont été suspendues. Des protestations et mutineries ont alors éclaté dans une trentaine de sites en France, mais localement, le climat reste plutôt calme.

C’est ce que décrit le délégué d’un syndicat représentatif, qui insiste sur la « taille humaine » du site. « Ce qui a permis de garder la maîtrise ici, c’est ce cadre à la fois ferme et bienveillant », pense-t-il. « Pour l’instant tout le monde accepte la situation, même si le mécontentement est visible. » Mais comme lui, l’ensemble de nos interlocuteurs est inquiet de la situation sanitaire. « Rien n’a été vraiment prévu, à part suivre les gestes-barrières préconisés. Nous n’avons même pas de masques. » Les surveillants craignent un effet « cluster » : « en milieu clos, cela signifie une diffusion large du virus puis un confinement total. » Sans compter que la prison doit tourner, à ce stade, avec une dizaine d’arrêts maladie supplémentaires par rapport à une période normale.

Alors que « la Butte » à Besançon sera concernée comme toutes les prisons par les libérations anticipées des détenus en fin de peine, les agents affectés aux services suspendus ont été redéployés « permettant un encadrement optimal », d’après Julien Roméro, responsable communication à la direction interrégionale des services pénitentiaires, qui se veut rassurant. « Ici la situation est stable. Promenades, pratique sportive, augmentation du crédit d’appel en cellule, doublement du pécule versé aux plus démunis, qui passe de 20 à 40 € par mois en plus d’un dialogue constant avec les détenus et les partenaires, sont assurés ». Il annonce qu’« aucun cas de COVID-19 n’a été relevé à la maison d’arrêt, mais à la moindre suspicion une quatorzaine et un examen médical sont prévus. Dès lors, les protections seront disponibles. Concernant le personnel manquant, il s’agit surtout d’anciens qu’on a préféré éloigner », veut-il faire savoir. Mais selon nos informations, il y aurait au moins un fonctionnaire de la prison qui présenterait les symptômes du Covid-19.

Les gens du voyage désarmés

Plusieurs communautés de gens du voyage sont disséminées dans la métropole, installées en groupes sédentaires de caravanes. Pour les accueillir il existe les aires municipales de la Malcombe et un terrain à Saint-Vit, ou des mises en commun sur des terrains privés comme celui d’Avanne. Souvent marginalisés et se maintenant par des activités vivrières, les difficultés d’installation et de subsistances ont toujours été chroniques dans la région. Mais le confinement a provoqué de graves problématiques de circulation, de travail, et d’approvisionnement, d’après Rémy Vienot, président de l’association « espoir et fraternité Tsiganes de Franche-Comté. »

Concernant les auto-certifications désormais nécessaires pour sortir, il évoque de réels obstacles, notamment pour les aînés, quant à la compréhension et l’usage d’actes administratifs, ainsi que leur établissement ou obtention. « On a des gens pour qui avoir une carte d’identité a mis des années, et pour lesquels le mot ordinateur est lunaire. On doit intervenir au cas par cas, et cela prend du temps. » Autre point noir, et non des moindres, l’impossibilité de « gagner son pain. » « Comment expliquer aux familles qu’il n’est plus permis de quitter les camps pour faire de la récup », pouvant être considérée comme non essentielle ? » Il enjoint les autorités à faire preuve « d’indulgence. »

Car comme l’argumentent cette figure et une famille contactée, tous vivent « au jour le jour. » « L’argent est empoché en fin de journée ou de semaine, et les courses se font donc au fur et à mesure. Le plus souvent, ils n’ont pas de stock ou de pécule, comptant sur la solidarité interne en cas de pépin. Mais comment faire quand tous sont dans la panade ? » Pour ceux qui ont d’autres activités et qui sont d’habitude mieux lotis, le constat n’est guère plus optimiste : commerçants et forains étant à l’arrêt. « Si rien n’est fait, ils vont plonger. Pour preuve, une vieille manouche du coin, très pudique, a dû me demander de l’aide. » Rémy Vienot a créé une collecte, et permis que le Secours populaire intervienne.

Un « squat » expulsé en pleine quarantaine

Question tout aussi préoccupante, celle des sans-domiciles fixes. Les chiffres sont difficiles à estimer, mais ils seraient une centaine à Besançon, qui compte 132 places d’hébergement d’urgence. Un coin sur le bitume, un vieux camion aménagé, une tente en lisière de forêt, une place temporaire pour dormir sur le canapé d’un proche, un des hébergements municipaux, les situations sont très variables, mais toujours instables et peu confortables. Le préfet du Doubs Joël Mathurin l’a assuré : les SDF ne seront pas oubliés par l’administration en ces temps difficiles, avec la préservation des différents lieux d’accueil de jour et des lits d’urgence comme des foyers. La réquisition d’un hôtel où sont logés des migrants serait même sur la table, afin d’y admettre ces personnes fragiles atteintes par le virus (lire ci-après).

Pour gérer le quotidien, la boutique Jeanne-Antide a maintenu ses activités en offrant toujours le couvert chaque midi et des sandwichs le soir ; aussi, les Restos du cœur et la Croix rouge accordent encore nombre de colis alimentaires, à destination des familles précaires, mais aussi des plus modestes à la rue. Bien d’autres collectivités et associations œuvrent en ce sens, avec des maraudes régulières. Une aide, dans cette conjoncture, devenue salutaire. Certains ont pris les devants, à l’instar de Guillaume, « vieux routard du ter-ter », qui a pu trouver une main tendue à la campagne. Mais pour d’autres, comme Marco, ce type de recours est devenu « quasi-obligatoire », ses habituelles « manches » entre Planoise et Châteaufarine « ne rapportant plus rien. »

Si tout est bien sûr perfectible, les autorités semblent néanmoins avoir pris la mesure du défi à l’image de la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCSPP) et ses partenaires institutionnels, « très mobilisés » selon sa directrice Annie Tourolle. Pourtant, sur le terrain, certaines nouvelles ont mis des observateurs mal à l’aise. Dans une ancienne banque inoccupée du centre, trois « galériens » se sont introduits dans le hall d’entrée afin d’y trouver un toit. Les compères en ont été expulsés ce samedi, « repartis sans poursuites ni incidents » confirme un gradé du commissariat. Mais en pleine quarantaine, aucun n’a reçu de propositions alternatives d’hébergement, devant trouver eux-mêmes une solution. Bien que cette expulsion n’ait rien d’illégal, cette décision n’en reste pas moins embarrassante dans ces circonstances.

Migrants et réfugiés, sans perspectives

Les migrants, réfugiés, et sans-papiers, semblent être la dernière roue du carrosse. Les membres de l’association SolMiRé (Solidarité Migrants - Réfugiés), engagés sur la question depuis plusieurs années, sont inquiets. Ils rapportent plusieurs dossiers « pour lesquels il a fallu se battre malgré la crise sanitaire. » À l’image d’une famille avec ses deux enfants de trois et sept ans, demeurés à la rue dès le lundi 16 mars. Le 115, numéro d’urgence sous l’égide de la préfecture, ne leur proposait alors d’examiner une éventuelle solution qu’à partir du vendredi. Bien trop tard pour les bénévoles. Après avoir fait pression sur les services dédiés, ils ont finalement pu obtenir un relogement le mercredi.

A la préfecture, on garantit néanmoins la qualité des conditions d’accueil pour l’ensemble des demandeurs étrangers et les mesures du gouvernement sont rappelées : prolongeant de trois mois la durée de validité des documents administratifs. Mais pour une intervenante, le climat reste particulièrement précaire. « Nous ne suivons pas tout le monde, du coup on se demande combien vivent la même chose. Les entrées vont diminuer avec la fermeture des frontières, mais il reste encore bien des mésaventures à gérer », précise-t-elle. Plus inquiétant, la plupart des personnes suivies par SolMiRé étaient jusqu’alors logées dans un hôtel du quartier de Planoise. Mais le contexte va là encore durement peser.

Ainsi, une jeune femme et son bébé ont été infectés par le virus Covid-19. « Un épisode qui a précipité le droit de retrait du personnel, ce qui entraînera sans doute la réquisition de l’hôtel par les autorités », nous explique notre interlocutrice. Si les deux malheureux ont été transportés dans une autre ville avec une résidence individualisée, désormais pour les autres l’avenir est incertain. « Le site pourrait recevoir des sans-abris malades, ne relevant pas d’une hospitalisation. Or en même temps, aucune indication n’a été donnée pour les étrangers : ça revient à dire que rien n’est prévu pour eux. » Autre motif de colère, la publication d’un décret le 20 mars concernant les assignés à résidence ; en pleine épidémie, il contraint les concernés à continuer de pointer aux postes de police. Ce que beaucoup d’observateurs prennent le risque de leur déconseiller.

L’aide sociale à l’enfance également en souffrance

Ce secteur sensible, géré par les départements, représente 8 000 mineurs et jeunes majeurs en Bourgogne/Franche-Comté. Le contexte restrictif n’a pas amélioré une réalité souvent abrupte, comme le souligne un article « du Monde » paru vendredi dernier. Éducateurs et personnels dressent aussi localement une situation jugée « délicate » depuis maintenant plus d’une semaine. Un salarié d’une structure proche de Besançon a tenu à nous alerter, en gardant l’anonymat. « Les gamins se retrouvent entre quatre murs toute la journée, ils tournent en rond. Enfermement, promiscuité, tensions… ils font preuve d’une compréhension remarquable, mais c’est très pesant pour eux. »

Avec la fermeture des établissements scolaires, les équipes doivent en plus assurer la continuité pédagogique des élèves. « Tout cela est compliqué. Même avec la meilleure volonté, nous ne sommes pas prof’ et enseigner ne s’improvise pas. Et que dire des moyens pour cela ? Dans un des foyers, il n’y a même pas Internet. Les collègues doivent improviser du réseau avec leur téléphone et des clés 4G, afin d’avoir accès aux cours numériques. » Quant aux enfants très probablement atteints par le virus, ils sont immédiatement placés en isolement. « C’est nécessaire pour préserver le site, mais très violent. Pendant quinze jours, ils doivent rester seuls dans leur chambre à l’écart de tout. »

Un autre intervenant synthétise. « Je suis à bout. En une semaine, j’ai vu plus de situations dramatiques que je ne pensais en voir dans toute une vie. J’ai peur, pas peur pour moi, ni pour mes proches, ou du virus. J’ai peur pour ces gamins, ceux et celles que j’accompagne tous les jours. Toutes ces personnes qui sont au sein même des murs de ces institutions maltraitantes. Ce n’est pas ça la protection de l’enfance… mais ces mesures préventives de confinement, couplées aux politiques sociales toujours amputées des fonds nécessaires, nous poussent à agir de la sorte. »

Interrogée, une reponsable à la communication du conseil du Doubs a tenu à rappeller quelques éléments, à propos des 280 assistants familiaux et 560 enfants sous leur responsabilité. Elle explique : « nous sommes conscients des difficultés qu’engendrent le confinement, et restons présents pour y faire face. Le service est assuré, et trois antennes dédiées à la crise afin d’expliquer aux enfants et accompagnants le contexte, garder le lien entre parents et familles, ou mettre en œuvre les gestes barrières. Par ailleurs concernant les accueils en MECS ou au CDEF, une solidarité s’organise avec le renfort de quatre éducateurs et deux agents. Si un assistant familial présentait les symptômes du COVID-19, un soutien est prévu par exemple par la livraison de repas, l’intervention d’une aide à domicile ou d’un éducateur avec application des gestes barrières. »

Réinsertion et handicap à la même enseigne

Dans un CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale, 197 personnes à Besançon) de l’agglomération, les mêmes préoccupations sont d’actualité. Certes ici dans une mesure moindre, le « public » étant différent. Anciens SDF, sorties d’incarcération, ou encore expulsions locatives y sont ici accueillis pour six à douze mois pour repartir sur de nouvelles bases. Il s’agit principalement d’hommes âgés de 18 à 60 ans. Mais avec la pandémie avancée, une adaptation a été nécessaire. « Les rassemblements dans le réfectoire ont été remplacés par un plateau-repas le midi et un doggybag le soir », confie l’un des travailleurs sociaux contactés. « Les entretiens individuels sont aussi ajournés, et des attestations de sorties régulièrement approvisionnées. »

Sur les conditions organisationnelles et sanitaires, un de ses collègues abonde : « nous sommes au ralenti, avec une réduction de moitié du nombre d’heures, mais un système d’astreinte sur toute l’équipe en cas de contaminations. » Il souligne cependant que « sur ce site il reste encore quelques masques acquis lors du H1N1 de 2009, et suffisamment de solutions hydroalcooliques. » Mais un occupant constitue un cas suspect, « c’est pourquoi il est maintenu dans ses quartiers où ses repas lui sont montés. » Il conclut : « l’atmosphère est globalement potable, avec une solidarité naturellement présente entre tous. Mais le confinement et ses conséquences, ça implique aussi une tension. Si cela venait à perdurer dans le temps, je pense que cela pourrait se dégrader. »

Concernant les cas de handicap, l’Adapei du Doubs, qui gère plusieurs sites d’hébergement, de soin, de travail, et de services, soutient ses missions auprès des 3 600 bénéficiaires. Les accueils de jours ont fermé et les activités d’insertion réduites : « nous tournons au ralenti, par exemple la confection de repas a chuté de 80 % », explique le directeur général du département, Franck Aigubelle. Mais « le maintien à domicile et l’accompagnement sont sacralisés. » Ainsi « les centres médico-sociaux perdurent, et un suivi assuré par téléphone ou en intervention. » S’il reconnaît une « conjoncture épineuse, forcément difficile à vivre pour ce public », le responsable tient aussi à « saluer l’engagement exemplaire de ses quelque 2 000 collaborateurs. »

Personnes vulnérables, violences conjugales, travailleurs du sexe...

Les personnes vulnérables et isolées bénéficient d’une forte attention, alors qu’elles constituent un public mis à mal par la pandémie. Le CCAS administre aussi des maisons des seniors comme les logements-foyers des Lilas et celui des Hortensias. Dans les Ehpad aussi, le personnel se mobilise au mieux pour être à la mesure des enjeux. Toutes les visites ont été suspendues et les mesures de confinement ont été renforcées, ce qui n’empêche pas le coronavirus de se propager rapidement parmi les pensionnaires. Les prestations alimentaires et sociales de la mairie à destination des particuliers qui ne sont plus autonomes sont par ailleurs toujours actives, permettant de répondre aux premières nécessités et de conserver un lien par la livraison quotidienne de repas.

Pour les violences conjugales, dont le risque de recrudescence est avéré, proches et victimes peuvent toujours compter sur les associations dédiées. Dans un communiqué, « Solidarité Femmes Besançon » précise ainsi que « les locaux de l’association sont fermés pour une durée indéterminée, mais la permanence téléphonique est ouverte. » Ses membres rappellent que les différents services fonctionnent en cas de danger, tels que ceux de police et de gendarmerie, de la protection de l’enfance, ou encore les hébergements d’urgence. Dans ce dernier cas, ils insistent : « on a le droit de quitter le domicile avec ses enfants pour se mettre à l’abri, même en période de confinement. »

Enfin, la question épineuse et tabou des travailleurs et travailleuses du sexe se doit aussi d’être abordée. Localement, le collectif Putains dans l’âme « réunit travailleur.euse.s du sexe et sympathisant.e.s, autour de la volonté d’améliorer les conditions de vie et de travail des putains, de faire accepter les pratiques libres et variées qui sont majoritairement les leurs. » Sollicité, nous n’avons pu malheureusement obtenir de retour dans les temps sur la situation à Besançon. Mais le journal « le Monde » dresse un panorama « dramatique » quant à la survie des prostitué.e.s en France, alors que la Catalogne se montre inflexible quant à sa politique de coercition.