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Notre-Dame du Nil : Rencontre avec Atiq Rahimi

cinéma

Mercredi 19 février 2020 / Michèle Tatu

Invité par Les Sandales d’Empédocle et le Cinéma Victor Hugo, Atiq Rahimi est venu rencontrer le public pour parler de « Notre-Dame du Nil », une adaptation du livre autobiographique de Scholastique Mukasonga.

Mots-clés: cinéma

Rwanda 1973. Dans un institut catholique, des jeunes filles rwandaises étudient. Elles se destinent à devenir l’élite du pays. Dès les premières images, une caméra survole les adolescentes endormies. Une lumière douce éclaire le dortoir. Des rideaux volent sous le souffle de la brise. Une certaine légèreté, soulignée quelques séquences plus tard dans le même dortoir, par un joyeux envol de plumes blanches, symbole de la légèreté et de l’insouciance. Plus tard, les jeunes filles dansent pour appeler la pluie.

Attirée par la beauté des jeunes tutsies, Monsieur de Fontenaille, riche colon planteur de café dessine le portrait de certaines d’entre elles. Peu à peu le cinéaste sème les indices d’un malaise à l’instar de l’attitude du colon soucieux de réveiller la Mémoire des Tutsis en créant son petit musée personnel. « Je voulais montrer les différentes facettes du colonialisme : De Fontenaille est illuminé, extravagant et pervers. Tous les colons n’étaient pas pervers. Dans mon film de Fontenaille devient lui-même victime de la sacralisation ».

Le Sacré

« Ce n’est pas un film sur ce que disent les médias au sujet du génocide du Rwanda. Je voulais montrer comment la haine est entrée dans ce pays. Chaque génocide est fondé sur le mythe de la race, les aryens avec le nazisme etc. On sacralise la race et par la sacralisation on crée des frustrés. »

Dans « Notre-Dame du Nil », il n’y a pratiquement pas d’actrices professionnelles. « Les jeunes filles étaient étudiantes en commerce explique le réalisateur. Après le génocide, au Rwanda, on parlait anglais et c’était difficile pour moi de trouver des personnes qui parlaient français. En regardant le film, on a l’impression qu’elles récitent leur texte. C’est très proche de Robert Bresson. Je ne voulais pas casser leur authenticité. J’ai réuni ces jeunes filles en 2017 lors d’un atelier. Je ne voulais pas savoir lesquelles étaient tutsies et lesquelles hutues. J’ai alors demandé aux tutsies d’interpréter les hutues et inversement. Je ne voulais pas tomber dans le piège des colons qui ont divisé les deux clans qui vivaient côte à côte ».

La violence

Peu à peu la violence gangrène le film. Gloriosa, jeune fille hutue, voudrait changer le nez de la Vierge de la source du Nil car elle a un nez de tutsie. Lorsqu’elle décide de passer à l’acte avec Modesta, jeune tutsie, le film accélère. Elles partent à l’assaut de la statue et une chute salit et abime leurs vêtements. Gloriosa propose à Modesta qu’elles se désignent comme victimes d’un viol perpétré par les « Inyenzi ».

« On voit comment on crée le mythe ; je voulais dénoncer cette façon de séparer les peuples. Les Tutsis étaient des éleveurs et les Hutus cultivateurs. Ce qui était un clivage social est devenu un clivage ethnique. Dans les conflits sociaux, on peut trouver une solution, mais dans un cas de clivage ethnique, c’est impossible ».

Atiq Rahimi explique encore qu’il s’est inspiré du livre de Franz Fanon « Peau noire, masques blancs » et de l’ouvrage de René Girard « La Violence et le sacré » pour s’imprégner de la culture rwandaise.

« Ce qui m’intéresse, c’est de voir l’impact de la tragédie sur un peuple, comment un rêve devient un cauchemar ». L’écrivain-cinéaste sait de quoi il parle puisqu’il s’est exilé d’Afghanistan après la guerre d’invasion soviétique qui débute en 1979. Il demande l’asile politique à la France et l’obtient en 1984.