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Marie-Monique Robin, lanceuse d’avenir…

cinéma

Mercredi 20 novembre 2019 / Michèle Tatu

Marie-Monique Robin est journaliste d’investigation, réalisatrice et écrivaine française. Elle a reçu le Prix Albert Londres en 1995 et le Prix norvégien Rachel Carson en 2009. Lanceuse d’alerte, elle a déjà réalisé 150 films. Son dernier film « Nouvelle cordée » était présenté lors d’une soirée au cinéma Mégarama Beaux-Arts à Besançon.

Mots-clés: cinéma

Marie-Monique Robin a filmé de près sur 4 ans l’expérimentation de « Territoire zéro chômeur longue durée » menée à Mauléon dans les Deux-Sèvres. Ce projet initié par ATD Quart Monde s’inscrit dans la dynamique d’une petite ville qui choisit une organisation économique où personne n’est exclu. Aussi à l’échelle du territoire, commune, communauté de quartier, il s’agit de proposer à toute personne volontaire, privée durablement d’emploi, un emploi au SMIC à durée indéterminée.

Tout a commencé par une réunion avec 16 chômeurs. es dans la salle de Mairie de Mauléon. L’idée peut paraître farfelue, mais le thème est : « on vous embauche et c’est vous qui trouvez du travail, en prenant soin de ne pas priver quelqu’un d’autre de son emploi. »

« Prendre soin d’un territoire, des humains »

Ainsi la commune de Mauléon a vu naître des ateliers de tri de tissu pour la confection de sacs, une cuisine collective, la fabrication de pains pour réanimer la boulangerie d’un village voisin, la création de lombricomposteurs, l’aide aux personnes âgées sur le plan des loisirs, le recyclage de fenêtres et de palettes plutôt que l’enfouissement, etc.

L’enjeu est très fort : « si on veut faire face au défi, si on veut stopper ce qui nous conduit au délabrement, il faut prendre soin d’un territoire, des humains. La plupart de ces chômeurs ont été éjectés du travail par le travail et par les accidents de la vie » explique Marie-Monique Robin.

« Ici, on nous prenait pour des cassos »

Dans le film, les personnes adhérentes au projet expliquent tour à tour les tenants et aboutissants de l’entreprise. Filmées en gros plans devant des palettes en bois, elles expriment l’une après l’autre comment elles vivent cette expérimentation et surtout quel est son sens à leurs yeux. À l’image, on voit le changement et comment ces personnes mutiques et harassées depuis des années de chômage retrouvent leur identité, leur énergie et surtout la parole : « ici on nous prenait pour des cassos » explique Philippe.

La caméra accompagne le quotidien des travailleurs : elle montre le changement de leurs visages, et parallèlement la transformation du village : à leur tour les personnes marginalisées retrouvent leur place dans la bourgade, achètent à l’épicerie, et grâce à leur travail, deviennent acteurs de la vie collective : création de jardins, rénovation d’ateliers abandonnés pour faire un atelier de menuiserie… « Il s’agit d’un nouveau modèle économique fondé sur le soin ; il faut changer de paradigme » explique encore la réalisatrice.

Il s’agit d’une entreprise à but d’emploi : « Ici chaque personne est polyvalente. La polyvalence rend supportables les métiers difficiles ». Une question se pose pourtant : comment arriver à l’exhaustivité ? « Nous avons remarqué qu’il existait une crise de croissance à partir de quarante personnes », dit encore la réalisatrice. Néanmoins, l’aventure se poursuit encore à Mauléon.

Et qu’en pensent les politiques, questionne un spectateur ? « Emmanuel Macron a dit qu’il soutenait le projet. Muriel Pénicaud est contre et dit que c’est de l’assistanat. Jean-Marc Borelli est contre. En revanche, 202 députés et parmi eux beaucoup de députés LREM soutiennent le projet. ». L’expérimentation devrait être inscrite prochainement dans une loi afin de pouvoir perdurer. Le sera-t-elle ?

Peut être qu’un jour ce qui était une utopie deviendra un mode de vivre dans un village, dans un quartier

 « Le Figaro a publié une page sur le film et Alternatives Economiques aussi. Vous rendez-vous compte, le Figaro et Alternatives Economiques sur la même ligne », ironise Marie-Monique Robin. Charles Piaget, un acteur majeur de la révolte des LIP, s’exprime à son tour : « Qu’est-ce qui est important pour une entreprise ? C’est l’argent. Or à un moment donné, il n’y aura plus de possibilité de croissance. On ne crée des emplois que pour la rentabilité. Pourtant devant nous, il y a beaucoup de travail. La récupération est importante si on veut continuer de vivre sur cette planète. Le film le montre bien. »

Peut-être qu’un jour les idées minoritaires deviendront majoritaires, que la société prendra enfin soin des individus. Peut-être qu’un jour ce qui était une utopie deviendra un mode de vivre dans un village, dans un quartier. « Nouvelle cordée » n’est plus déjà une utopie ; c’est une réalité, le début d’une autre façon de vivre et de recréer un monde à visée humaine.