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Mariana Otero : à la recherche du regard perdu…

cinéma

Mercredi 5 février 2020 / Michèle Tatu

À la façon dont « Histoire d’un secret » redonnait existence à sa mère par la peinture, la cinéaste Mariana Otero choisit de faire revivre Gilles Caron, le célèbre photoreporter à partir des planches contacts et de ses photos.

Mots-clés: cinémaphoto

Marianna Otero avait réalisé en 2003 « Histoire d’un secret », un film dans lequel elle évoquait la vie de sa mère décédée des suites d’un avortement clandestin. À l’époque, l’entourage avait menti à ses deux filles Marianna et Isabelle sur les causes de sa mort.

En cherchant à raconter cette histoire-là, la réalisatrice avait découvert dans un tiroir fermé à clef, les œuvres picturales de sa mère. Il était déjà question du regard à ce moment-là. Connaître les visions de sa mère à travers son œuvre. Se les réapproprier et au-delà du secret de famille, la faire revivre par l’exposition de ses toiles.

Aujourd’hui son film « Histoire d’un regard » met en parallèle cette histoire d’un secret de famille et la mort de Gilles Caron, photographe disparu en 1970 à l’âge de trente ans au Cambodge. À la façon dont « Histoire d’un secret » redonnait existence à sa mère par la peinture, la cinéaste choisit de faire revivre le célèbre photoreporter à partir des planches contacts et de ses photos.

Gilles Caron, photographe des famines et des guerres

C’est à un voyage dans le temps auquel Mariana Otero nous convie depuis une des premières images de Gilles Caron (un face-à-face entre Cohn-Bendit et un policier) qui fera de lui un des photographes les plus en prise avec son époque). Recruté à Gamma grâce à Depardon, Gilles Caron couvrira ensuite de nombreux conflits.

Outre cet aspect de son métier, Gille Caron réalise des photos de tournage, à l’époque de Jean-Luc Godard, Truffaut et Claude Jade. Marianna Otero nous invite à un travail de recherche orienté vers ce qui constitue le regard du photographe. Comment photographiait-il ? À partir des planches contacts numérotées et différentes photos, elle parvient à retracer précisément comment le photographe s’est déplacé à Jérusalem pendant la guerre des Six Jours, par quelles rues il a traversé la ville et de quel endroit il a pris des photos.

Par la suite, dans les différents conflits, le photoreporter tâtonne, cherche comment se placer par rapport à ce qu’il voit, et notamment, au Biafra en août 1968, lorsque Caron photographie Depardon en train de filmer un enfant qui meurt de faim. Cette image fera couler beaucoup d’encre, car elle pose un certain nombre de questions éthiques. Comment peut-il filmer cet enfant à l’approche de la mort ? Quelle est la posture du regard du photographe ? Comment éviter le spectaculaire ? À quelle distance faut-il photographier ? Cette photo de Depardon nous brutalise et renvoie à une autre question : comment dire la vérité avec sa conscience ? Depardon n’a jamais renié cette photo au prétexte de sa cruauté : « Photographie, car ils ne vont pas nous croire » dira-t-il.

La conscience du photographe

Le débat est large et Marianna Otero nous fait plonger dans le travail de Gilles Caron, pendant l’invasion israélienne des territoires palestiniens, la guerre du Vietnam, le printemps de Prague, les guerres du Biafra, du Tchad et le conflit d’Irlande du Nord. Le film souligne comment le regard du photographe s’est construit, dans quels espaces, entre la conviction et le danger, entre les vivants et les morts.

Le photographe réalise ce que sa conscience lui dicte, il est à la fois le témoin et le complice de ce qu’il voit et de qu’il décide de montrer. C’est son parti-pris qui lui permet de déclencher. Au-delà de l’immédiateté, Gilles Caron cherche comment il faut photographier les conflits en évitant le spectaculaire. En Irlande du Nord, il documente la vie des habitants dès les premiers instants de la guerre civile.

La photo laisse une trace et en retrouvant les personnes photographiées, Mariana Otero fait revivre humainement le regard de Caron. Pour la deuxième fois, dans son film la question du pouvoir de la photo se pose : une photo d’un enfant de Londonderry prise par Caron, publiée en première page de Paris Match aboutira au départ de celui-ci en Angleterre.

En 1970 Gilles Caron disparaît. Une mort sans corps. Sans trace. Regarder ses photos lui redonne aujourd’hui son regard et une conscience de la portée des images.