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« Los silencios », l’île des fantômes

Mardi 2 avril 2019 / Patrick Tardit

« Los silencios » est un film envoûtant, fluide, qui s’écoule à la lenteur de l’eau dans le village lacustre où il se déroule.

Une barque glisse sur l’eau, la nuit, accoste près d’un village, une mère et ses enfants en débarquent, accueillis par une vieille tante. Quelque part au milieu de l’Amazonie, aux frontières du Brésil, de la Colombie, et du Pérou, c’est sur la Isla de la Fantasia qu’arrivent ces rescapés et que se déroule Los silencios, film de Beatriz Seigner (sortie le 3 avril), présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes.

C’est dans cette île qu’a trouvé refuge cette famille de « déplacés », qui a fui la guerre en Colombie ; enfin ce qui reste de cette famille, puisque le père et une fille sont portés disparus, très certainement tués par des paramilitaires. Décidée à aller de l’avant, à laisser ses problèmes derrière elle, la mère se démène, inscrit son fils à l’école, fait une demande pour obtenir une indemnisation, trouve un travail (ce qui est théoriquement interdit aux « migrants »), et espère passer au Brésil…
Pourtant, dans la nouvelle maison toute en bois au-dessus de l’eau, des objets apparaissent, une paire de bottes, une arme, le père lui aussi réapparait soudainement. On peut être perdu et mettre un certain temps avant d’assimiler ce qui se passe exactement sur cette île, de comprendre qu’en fait y cohabitent pacifiquement les morts et les vivants, comme si de rien n’était.

C’est ainsi un « film sensible et sensoriel » que Beatriz Seigner a tourné, avec une part de magie et de poésie, un film fluide qui s’écoule à la lenteur de l’eau dans le village lacustre (que des promoteurs tentent de s’approprier). La cinéaste, qui vit au Brésil et dont le père s’est un temps caché alors qu’elle était enfant, signe un film envoûtant, fantomatique, contemplatif, où l’on écoute la nature, l’eau, le vent, les feuilles… et où l’on sent l’influence du cinéma asiatique. Après que vivants et morts aient pris la parole, chacun leur tour, Los silencios s’achève là où il a commencé, au bord de l’eau, une nuit, lors d’une splendide cérémonie funèbre, avec des barques autour d’un feu, et des couleurs fluo phosphorescentes sur la peau des disparus.