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L’économie du cinéma, face à la baisse des aides du CNC (Partie 2)

cinéma

Mercredi 12 février 2020 / Michèle Tatu

Le Centre National du Cinéma annonce une baisse de 5 à 6 % des aides à la création cinématographique. Cette décision de Dominique Boutonnat, directeur du CNC, augure une diminution des œuvres françaises. Car sans argent public suffisant, les films ne se font pas.

Mots-clés: cinéma
Illustration : Guy Simoulin

Le Centre National du Cinéma vient d’annoncer une baisse de 5 à 6 % des aides accordées et a décidé d’appliquer cette baisse autant aux aides sélectives (courts-métrages, avance sur recettes) qu’aux aides automatiques (films à succès et films industriels) contrairement à ce que demandaient les organisations, associations et syndicats défenseurs de la création.

Cette décision de Dominique Boutonnat (Directeur du CNC mis en en place en juillet par Emmanuel Macron) augure une baisse de la création cinématographique en France. Sans argent public suffisant, des films ne se font pas.

Quand les pouvoirs publics se gargarisent de phrases sur les valeurs d’émancipation de la culture, la nécessité des enseignements artistiques, la diversité et la richesse du cinéma français, et prennent la décision de ne pas faciliter la création cinématographique, on peut se demander ce qui préside à pareille décision.

Quand le maillage du territoire français se fait par des associations, des acteurs culturels, des salles et des programmations ambitieuses, des cinémas itinérants, on peut se demander pourquoi l’État décide de freiner la création cinématographique alors que le système français est repéré dans le monde entier pour sa spécificité. (Pour mémoire le CNC récolte l’argent des taxes sur les entrées en salles pour le redistribuer à la profession, notamment aux films en projet.)

Quand le cinéma, lieu de solidarité et de lien se développe grâce à des hommes et des femmes qui résistent au flot d’images pour mettre l’émotion et le contact dans les salles obscures, on peut s’interroger sur cette volonté de ne pas laisser fleurir la diversité, l’intelligence et la beauté sur les écrans.

Quand les cinéastes et techniciens du cinéma, les artistes se déplacent dans les salles pour accompagner les films, les faire vivre et débattre, — créant un événement dans une ville, un village, — apportant leur regard sur les films, interrogeant la curiosité des spectateurs on peut s’inquiéter sur l’avenir de l’éducation à l’image émancipatrice, le développement de la cinéphilie et la légitimité pour les citoyens d’accéder à des œuvres diversifiées.

Les chiffres de 2019

En 2019, la fréquentation des salles de cinéma progresse de 6 % soit 213,3 millions d’entrées, indique le CNC. C’est le deuxième plus haut niveau depuis 1966 (234,2 millions d’entrées) après 2011 (217,2 millions). Depuis 6 ans, la fréquentation se maintient au-dessus de 200 millions.

Les films français réalisent 74,66 millions d’entrées (soit -5,7 %) donc une part de marché de 35 % contre 39,3 % en 2018. « Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu ? » avec 6,7 millions d’entrées figure parmi les cinq premiers du Box-office international. On peut noter ici la diversité des meilleurs scores français : « Hors normes » de Éric Toledano et Olivier Nacache (sur l’approche de l’autisme dans une structure marginale) 2 millions d’entrées  ; « Au nom de la terre » de Édouard Bergeon (film sur le monde paysan) 2 millions d’entrées  ; « La Vie scolaire » de Grand Corps malade et Medhi Idir (sur une classe en zone prioritaire)  1,8 million d’entrées  ; « Les Misérables » de Ladj Ly (sur les banlieues) 1,4 million (chiffres provisoires, film encore en exploitation).

Forte hausse des entrées des films américains

La fréquentation des films américains augmente de 32,7 % ce qui fait 117,76 millions d’entrées. La part de marché américain est de 55,2 en 2019 contre 44,1 en 2018 soit le plus haut niveau depuis 1957 132,9 millions. Enfin, la fréquentation des films non français et non américains diminue de 37,3 % soit 20,85 millions d’entrées. Leur part de marché s’élève à 9,8 en 2019 contre 16,5 en 2018. Le marché est dominé par les suites, à l’instar de Star Wars, etc.

En faisant référence à l’article publié mercredi dernier, on se rend compte que les films américains omniprésents sur le marché (à grand renfort de copies et par ailleurs très prisés par le public), arrivent en première position, les films français (en sortie plus confidentielle à l’exception des films destinés au grand public), en seconde. Quant aux films du monde souvent très peu diffusés, ils sont en recul, car ils ne trouvent pas leur public. Souvent exploités sur une courte durée ils sont le parent pauvre du cinéma.

Éloge de la diversité

La députée macroniste Anne-Marie Magne indiquait dans son rapport en avril dernier que « beaucoup de films sortis en salle n’y avaient pas leur place » et se lamentait des recettes du cinéma français pour les films de moins de 500 000 entrées. Son discours mérite des réactions : s’il n’y avait pas la possibilité pour les jeunes cinéastes de réaliser une première œuvre, le cinéma vivrait un appauvrissement. En effet les premiers films sont le terreau de l’avenir du cinéma. Ces films-là annoncent les virages du 7ème art, l’appropriation par la jeune génération de cet art en perpétuel mouvement, le renouveau des formes, le questionnement du monde contemporain, etc.

Que serait le cinéma sans la possibilité de découvrir « L’Époque » de Mathieu Bareyre (voir ici et ) présenté en avant-première par Factuel.info à Besançon et Poligny en mai, nominé par le Jury du Syndicat de la critique et qui totalise aujourd’hui 14 250 spectateurs en France ? Que serait le cinéma sans « Ne croyez pas que je hurle » (15 000 spectateurs) présenté au Kursaal de Besançon cette semaine, une œuvre où des fragments de vie constituent un film composite auquel les spectateurs peuvent par mimétisme s’y reconnaître quelquefois ?

Par rapport à ces films qui ne font pas 500 000 entrées, le CNC précise : « 40 % des recettes des films français sont réalisées un an après leur sortie. 80 % des 221 titres français sortis il y a dix ans, en 2009, font l’objet d’une exploitation commerciale et génèrent encore des recettes (en DVD, Vidéo à la demande ou SVOD). Il est donc totalement erroné d’examiner l’analyse de l’amortissement des films à la seule lumière de leur résultat en salles au cours de leur première année ».

Il est temps de faire l’éloge de la diversité contre les coupes franches annoncées par Dominique Boutonnat. Il est temps de reconsidérer le cinéma comme un Art même s’il est aussi une industrie. Il est temps de rester curieux sur les tendances à naître — forme et sens — susceptibles de bousculer notre imaginaire. Il est temps de remplacer le mot « entrées » par le mot de « spectateurs » afin de remettre l’intelligence des œuvres comme moyen de découvrir et d’arpenter le monde.

A lire aussi : L'économie du cinéma en question (Partie 1)