Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

« Last words » : la toute dernière séance

Mercredi 21 octobre 2020 / Patrick Tardit

Un virus de la toux a fait mourir les humains dans le film de Jonathan Nossiter ; c’est la fin du monde mais l’homme laisse des traces filmées. « C’est peut-être un documentaire d’anticipation », dit le cinéaste-agriculteur.

Ultime joie pour les derniers des humains (joués notamment par Nick Nolte, Charlotte Rampling, et Stellan Skarsgard), regarder ensemble des images de cinéma sur un écran.

« Je pense avoir réalisé un film apocalyptique plein de tendresse, d’amour et d’espoir véritable », estime Jonathan Nossiter, qui avait tourné un formidable documentaire sur le vin, « Mondovino », et qui depuis est aussi devenu agriculteur en Italie. Ce film apocalyptique mais quand même plein d’espoir, c’est « Last words » (sortie le 21 octobre), librement inspiré d’un livre de Santiago Amigorena, « Mes derniers mots ». Un film sur la fin du monde, de notre monde, où un virus de la toux aurait fait mourir les humains les uns après les autres, jusqu’à extinction de l’espèce, et qui sort en salles pleine pandémie mondiale de covid.

C’est pourtant une fiction « étrangement optimiste » qu’a voulu tourner Nossiter, un film qui fait partie de la sélection de Cannes 2020, et de ces films cannois accueillis au Festival du Cinéma Américain de Deauville. « Il n’y a pas de politique sans écologie », a répété Jonathan Nossiter en Normandie, qui accumule dans son film catastrophes écologiques, réchauffement de la planète, pluies et herbes toxiques… Jusqu’à faire de la Terre un désert aride et totalement inhospitalier. Et c’est ainsi que le 20 juin 2086, dans seulement une soixantaine d’années, disparaît le dernier humain sur la Terre.

Un trésor pour cinéphile

« J’étais simplement juste le dernier », dit ce jeune Africain (joué par Kalipha Touray), qui a fui une Afrique noyée dans la Mer Rouge, a erré dans Paris déserté et désolé, où il trouve refuge dans un appartement bourré de livres et de films. Des petites bandes de plastiques, des bouts de pellicule en fait, qui vont le mener à pied jusqu’à Bologne. Comme toute la ville, la Cinémathèque est elle aussi en ruines, mais là il tombe sur un vieil homme (joué par Nick Nolte), qui veille sur un trésor : tous ces films, toutes ces bobines stockées, qu’il projette encore avec un vieux projecteur à pédales. « Les bandes sont vivantes », assure-t-il. Et se dire qu’à la fin du monde il y a encore des projections, cela laisse un peu d’espoir alors que les salles de cinéma peinent aujourd’hui à faire revenir les spectateurs et doivent fermer avant le couvre-feu.

Ensemble, le vieil homme et le jeune Africain prennent la route, direction Athènes, comme vers une terre promise ; en chemin, l’ancien échange une poignée de mains avec un autre survivant, geste qu’il n’avait pas fait depuis une dizaine d’années tant les hommes avaient pris peur des contacts (toute ressemblance avec…). Au bout du monde, ou presque, ils rejoignent une communauté qui survit dans les ruines d’une cité grecque. Il y a là un médecin polonais (Stellan Skarsgard), une jardinière qui essaie de faire revivre un bout de nature (Alba Rohrwacher), une vieille femme qui va faire espérer à un miracle (Charlotte Rampling)…

« Le film est un hommage à la vie »

Le soir, dehors, le cinéphile et son élève organisent des séances de cinéma, montrent des images d’avant, de la vie d’avant, du cinéma d’avant : Tarzan, Buster Keaton, Metropolis, L’arroseur arrosé, les Monty Python, Un chien andalou… à des spectateurs réjouis par le plaisir d’être ensemble, de regarder ensemble des images sur un écran. « Dans un moment de barbarie, je trouve que la mission culturelle n’a jamais été aussi nécessaire », disait Jonathan Nossiter au Festival de Deauville, ému de montrer son film à un public, même masqué.

« Pour moi, le cinéma est une chose sacrée, mais la culture n’existe pas sans agriculture », ajoutait le cultivateur-cinéaste, qui lors d’une table ronde avait choisi de s’entourer de « personnes engagées de manière joyeuse à combattre le sort que le film raconte ». « Le film est un hommage à la vie, l’art et la culture donnent ses derniers rires à l’humanité », y disait Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie, « Faisons en sorte que le film de Jonathan ne soit pas visionnaire mais une allégorie ». « J’ose penser que ce n’est pas un film d’anticipation mais une fiction, ce serait terrible, espérons que non », ajoutait Philippe Desbrosses, cofondateur des mouvements A.B. (agriculture biologique). « C’est peut-être un documentaire d’anticipation », relativisait Nossiter.

Dans « Last words » est organisée la toute dernière séance de cinéma ; avec une caméra bricolée sont enregistrés les derniers humains sur Terre, les histoires des derniers survivants. Comme si le cinéma survivait à l’humanité, avec cette idée qu’à la toute fin l’homme disparait mais a laissé des traces filmées, et que les disparus sont encore présents, un peu vivants, lorsqu’on les regarde dans un film.