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Hors Normes, une comédie consensuelle

cinéma

Mercredi 6 novembre 2019 / Michèle Tatu

On ne fait pas de la littérature avec de bons sentiments écrivait André Gide. Cette phrase vaut pour le cinéma. À ce titre « Hors normes » la dernière comédie de Éric Toledano et Olivier Nakache laisse perplexe.

Mots-clés: cinéma
Conforme à la mode des feel-good-movie français, le film choisit nivellement par la mise aux normes à la place d’un vrai questionnement sociétal en profondeur. Un documentaire aurait pu grâce à une caméra discrète capter ce lieu, décrire en quoi le travail des soignants colmate les défaillances sociétales, nuancer l’approche et les incertitudes des éducateurs et surtout filmer les autistes avec plus de délicatesse. Photo : CAROLE BETHUEL / PROKINO FILMVERLEIH GMBH

Eric Toledano et Olivier Nakache  exploitent depuis plusieurs années le même filon. Jusqu’à présent les films étaient construits sur un équilibre. Un aidant, un éducateur, un animateur donne la vie et l’espoir à quelqu’un de marginalisé par un handicap physique (« Intouchables ») ou stigmatisé comme le sans-papier de « Samba ». Aujourd’hui dans « Hors Normes » ils filment une structure d’accueil pour autistes.

Bruno (le magistral Vincent Cassel), la casquette vissée sur la kippa,  animateur dans une association juive et Malik (Reda Kateb) musulman pratiquant, responsable d’une autre association pallient à l’absence d’accueil pour les cas difficiles en venant en aide aux autistes dans une structure plus ou moins légale. Le film s’appuie sur l’existence de deux associations « Le Silence des Justes » fondée en 1996 par Stéphane Benhamou et « Le Relai Ile de France » dirigé par Daoud Tatou qui œuvrent pour « le développement des enfants, adolescents et adultes autistes ou atteints de troubles apparentés ».

Tels des chevaliers,  les deux hommes dépensent toute leur énergie dans leur travail. Pour l’accomplir et répondre aux problèmes des autistes, Malik recrute des non-diplômés et leur parle comme s’ils étaient eux-mêmes dans un foyer : « Tu menais les murs de ta cité. C’est toi qui dois t’aider, personne à ta place. On t’a offert une chance que d’autres n’ont pas ». Quant à Bruno, il court durant tout le film pour « trouver des solutions ».

Les réalisateurs en profitent pour montrer à quel point le travail prend le pas sur sa vie privée et comment les jeunes femmes rencontrées ne peuvent rien construire avec lui. D’habitude, chez Nacache-Toledano, les deux personnages principaux ne sont pas du même côté. « Intouchables » la rencontre improbable entre François Cluzet, un aristocrate handicapé depuis une chute de parapente et son aide à domicile (Omar Sy) sorti de prison depuis peu. Dans « Samba » une jeune femme juriste (Charlotte Gainsbourg) soutient les sans-papiers et fait des démarches juridiques pour un Sénégalais (Omar Sy).

Le film choisit nivellement par la mise aux normes à la place d’un vrai questionnement sociétal en profondeur

Le film dégouline de bons sentiments, de bises et de câlins (même si un travail de théâtre a été fait avec les autistes, le film ne convainc pas). Facile de balancer des vannes et de faire rire le public sur les répétitions de phrases ou les gestes automatiques des autistes. Le pire (ai-je rêvé ?) est la présence d’un acteur  qui interprète le rôle d’un autiste : caché sous un casque, il se tape la tête contre les murs et traverse un boulevard aux heures de pointe.

Ce cinéma-là pavé de bonnes intentions réussit à émouvoir parfois, sans pour autant faire dans la dentelle. Il faut à tout prix que le film soit consensuel et qu’il montre une société civile capable de faire ce que les institutions défaillantes ou les lieux d’accueil ne font pas. Malheureusement, les autistes restent en arrière-plan et ça ne fonctionne pas.

Conforme à la mode des feel-good-movie français, le film choisit nivellement par la mise aux normes à la place d’un vrai questionnement sociétal en profondeur. Un documentaire aurait pu grâce à une caméra discrète capter ce lieu, décrire en quoi le travail des soignants colmate les défaillances sociétales, nuancer l’approche et les incertitudes des éducateurs et surtout filmer les autistes avec plus de délicatesse.

À la sortie, une bande de jeunes spectateurs miment les autistes et rient du spectacle. Comme si l’univers de la souffrance n’était rien d’autre qu’une fiction.