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« Honeyland », du miel et des abeilles

cinéma

Mercredi 16 septembre 2020 / Patrick Tardit

Tourné dans un village montagneux de Macédoine, le film de Ljubo Stefanov et Tamara Kotevska a pour héroïne une apicultrice à l’ancienne, confrontée à l'irruption de l'agriculture productiviste.

Un documentaire hors du temps et de la vie, le témoignage d’un monde en voie de disparition. « La moitié pour moi, l’autre moitié pour vous », dit Hatidze à ses chères abeilles, apicultrice à l’ancienne.

Cachées derrière des pierres plates, des abeilles bourdonnent, leur ruche est dans l’entaille même de la roche, un trou dans les rochers. Marcheuse de la montagne, Hatidze déplace les pierres, retire habilement des blocs de miel. Hatidze est « la femme aux abeilles » du film de Ljubo Stefanov et Tamara Kotevska, « Honeyland » (sortie le 16 septembre). Un documentaire qui a obtenu deux nominations aux Oscars (meilleur film étranger et meilleur documentaire) et reçu plusieurs prix au Festival de Sundance.

« La moitié pour moi, l’autre moitié pour vous », dit Hatidze à ses chères abeilles, ne prélevant qu’une partie de la récolte, pour mieux assurer leur subsistance. L’apicultrice à l’ancienne vit dans les montagnes de Macédoine, une région oubliée de tout et de tous, dans un village désert, entre des maisons en ruines et des murs de pierre sèche ; dans sa petite maison délabrée, elle veille sur sa vieille mère de 85 ans, impotente et à moitié aveugle, et ne quitte ce monde de pierraille que pour aller vendre son miel à la ville, à Skopje.

La vie des deux femmes est perturbée par l’arrivée d’une famille nombreuse, qui débarque avec une grande caravane, un tracteur, un troupeau de vaches… « Des Turcs », dit à sa mère une Hatidze d’abord méfiante, qui va ensuite sympathiser avec ses nouveaux voisins, jouer avec les enfants. Découvrant le savoir-faire de cette femme, le père de famille se met dans l’idée de faire lui aussi du miel ; par simple appât du gain, alors qu’il n’y connait rien, n’écoute rien. Il fait venir des dizaines de ruches, recherche une production maximale et irraisonnée, refusant de voir que ses trop nombreuses abeilles menacent les essaims de sa voisine.

La cohabitation devient difficile, et dans ce minuscule microcosme se répète le conflit entre l’agriculture traditionnelle et le capitalisme productiviste, à toute petite échelle. La famille repartira comme elle était arrivée, avec caravane, tracteur et bétail, mais après avoir brisé le fragile équilibre de la nature, le tacite accord entre Hatidze et ses abeilles, préservant en douceur les ressources naturelles.

Outre les touchantes scènes intérieures entre les deux femmes, filmées comme des personnages de tableaux en clair-obscur, « Honeyland » est tel un épisode hors du temps et de la vie, le témoignage d’un monde en voie de disparition, même si l’absence de voix-off et de toute information laisse un peu le spectateur en plan.