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Dogme

éditorial

Mercredi 10 février 2016 / Daniel Bordür

Les socialistes qui se divisent en deux camps contraires sur la déchéance de nationalité, les écologistes et les communistes quasiment tous contre le projet gouvernemental... Ce qui fut une majorité parlementaire a achevé de voler en éclat sur un symbole autant que sur l'éthique. Elle s'est divisée sur une morale de l'action publique, avec d'un côté les adeptes des coups de menton que soutiennent, dans la région, les deux élus députés socialistes de l'Aire urbaine que sont le Haut-Saônois Jean-Michel Villaumé et le héraut de la fameuse législative partielle de l'an dernier Frédéric Barbier. On note qu'ils sont élus de territoires où le FN est haut en pourcentage car la droite est faible et l'électorat de gauche boudeur, pour ne pas dire dégouté.

Les deux seuls députés comtois à s'être opposé à la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux sont des Bisontins. Comme si l'ancienne capitale régionale de la Franche-Comté, qui a en mémoire des luttes d'avant-garde et dont les habitants ont rendu hommage aux étrangers qui ont bâti ses rues et ses égouts, qui accueille des étudiants du monde entier venus apprendre le français, avait résisté au vent mauvais de la simplification. Comme si cette ville dont la société civile cultive la solidarité s'était incarnée pour ce vote dans la capacité d'Eric Alauzet et Barbara Romagnan à réfléchir un peu plus loin que le bout des chaussettes à clous et des réflexes faciles.

En lisant le verbatim du débat parlementaire, on est frappé par la distorsion de la réalité à laquelle souscrivent ceux qui défendent l'inscription de la mesure dans la constitution. Ou plutôt par son instrumentalisation. François Loncle (PS) veut ainsi « ne pas oublier nos morts ». Mais qui veut les oublier ? Jean-Claude Perez (PS) considère que « les terroristes ne méritent pas la nationalité française », ce faisant, il s'entend répliquer par Pouria Amirshahi (PS) que « le débat crispe nos discussions autour de l'identité nationale ».

Tiens donc, un thème cher à qui vous savez que la gauche avait vivement critiqué... Il rend sévère Noël Mamère (EELV) qui y voit un « misérable calcul politicien », ce qui lui vaut l'approbation de Lionel Tardy (LR) qui n'a pas pris part au vote. De fait, les opposants ont développé les arguments qui nous paraissent les plus justes, comme Patrick Devedjan pour qui « le texte n'apporte absolument rien », ou Arnaud Richard (UDI) : « le bourbier juridique fait obstacle à l'unité nationale et la déchéance ne sert à rien ».

Tout juste servirait-elle à « exorciser notre bonne conscience » selon Jean-Jacques Candelier (PCF), tout en entraînant une « redondance inutile avec la loi » pour Michel Pouzol (PS). Alors que Patrick Mennucci (PS) assure sans rire que le texte « apporte des droits et des garanties supplémentaires », Barbara Romagnan (PS) entend rabibocher morale et politique : « nous devons assumer nos responsabilités... et ne pas renvoyer nos criminels dans d'autres pays ». Bref, on serait enclin à la sagesse du berger montagnard et marcheur Jean Lassalle (MoDem) : « le Président de la République se grandirait en prenant l'initiative de mettre un terme à ce débat qui ne nous apporte rien, et même nous affaiblit ».

Ce qui nous rendrait plus forts, c'est un effort de lucidité. De nombreux historiens nous en donnent l'occasion en nous fournissant de quoi examiner notre histoire coloniale et d'enfin l'assumer pour la dépasser. Non seulement au Maghreb, mais aussi au Proche Orient où, avec les Anglais, nous n'avons cessé depuis plus d'un siècle de jouer avec le feu et la fierté des peuples arabes, contribuant largement à freiner leurs ardeurs démocratiques et émancipatrices, notamment vis à vis de l'emprise religieuse, parfois en les matant militairement. Nous avons beau jeu aujourd'hui de déplorer les dictatures sans interpeller notre politique étrangère. Il est vrai que c'est un domaine qu'on dit réservé de l'Élysée. Que perdrions-nous à interroger aussi ce dogme de la 5e République ?

Le dogme, ce mot commun au religieux et au politique...