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« Crayon, terre, savon et rouille sur fond de journal », Jean Daligault vu par François Royet

Vendredi 3 avril 2020 / Michèle Tatu

C’est une première : Factuel info organise un cycle de cinq films intitulé « Cinéma et peinture » et présente cinq films de François Royet. Quatre peintres donc : Claude Monet, Jean Daligault, Gustave Courbet et Charles Belle. Le second film est consacré à l’œuvre de Jean Daligault, prêtre mort à Dachau, pour qui la création fut un acte de résistance. Pour voir le film, cliquez sur le lien à la fin de l’article.

Mots-clés: cinéma et peinture

François Royet : représenter l’horreur

Pour François Royet, l’acte de peindre est quelque chose de très mystérieux. Le cinéaste essaie de représenter la création en train de se faire et de créer des images de l’artiste au travail, à l’instar du personnage de Claude Monet. Pas étonnant que l’œuvre singulière de Daligault lui ait donné envie de prendre la caméra et de réaliser ce film au titre complexe très évocateur « Crayon, terre, savon et rouille sur fond de journal » : « Personne n'utilise ce titre, pas même moi... Trop long, trop compliqué. L'idée était, comme pour « Huile sur toile », juste de la matière...

Mais justement, pas seulement.

Lorsque j'ai croisé l'oeuvre de Jean Daligault au Musée de la Déportation de la Citadelle de Besançon, j'ai été interloqué par le fait même qu'il ait eu la force de créer dans les différentes prisons et camps qui l'ont amené jusqu'à sa fin à Dachau. »
Il y a chez François Royet, (celui qui regarde) un vrai travail autour de la restitution de la terreur des camps. Roulement d’un train sur les rails. Vacarme de la ferraille. Des cris. Tunnels. Des portes claquent. Bruits de clefs dans des serrures. Pas des gardiens. Bruits de la gamelle. Encore Des cris. L’enfer. Coup de feu. Derrière les bruits, l’implacable machine à exterminer.

Pas de musique non plus. Inutile d’adoucir l’horreur

Un film, une seule toile…

Peu à peu le film se resserre autour de Daligault. On ne voit jamais le visage de l’artiste. Il est un anonyme parmi les anonymes. Un déporté sans visage parmi les milliers de déportés. La caméra fixe sa recherche de la matière possible pour peindre. Les mains froissent le papier. Le crayon crisse. La main gratte le savon sur un mur. La rouille devient couleurs ; solidifié à la soupe, le papier journal, support. Daligault travaille sans relâche. Ses mains s’agitent fiévreusement. Le temps presse. Il dessine pour résister et laisser une trace à l’humanité. Quelques mots d’une écriture tremblante aussi : « seule reste libre et inébranlable mon intelligence et ma volonté de leur dire non » peut-on lire sur la trame du papier journal.

« J'ai choisi de ne montrer qu'une seule « toile », « oeuvre » devrais-je dire : il ne peignait pas sur de la toile évidemment mais sur de petits morceaux de papier journal imprimé en allemand d'environ 6 x 8 centimètres. Papier qui ne servait à rien d'autre que de papier toilette à Auschwitz. Au dos de cette œuvre, il est écrit : « vert, la moisissure du mur, rouge, la rouille d'une pelle, blanc, du savon... » Incroyable ! Créer une œuvre d'une telle flamboyance dans un lieu aux conditions si terribles, là où les besoins les plus élémentaires de survie ne sont pas pourvus me mettait face à la force brute du besoin de création de l'être humain. » 

Jean Daligault : l’art est essentiel

En 1939, Jean Daligault est mobilisé à Rouen. Dès l’occupation, hostile au nazisme, il adhère au réseau de résistance Hector. Arrêté le 31 août 1941, il est incarcéré à Caen, à Rouen, à Paris et, en 1942, à Fresnes. Le 10 octobre 1942, il est envoyé au camp de Hinzert où il restera jusqu’au 25 mars 1943. Après des séjours dans les prisons de Cologne, Wittliche et Trèves, il est transféré à Munich, puis au camp de Dachau où il est abattu d’une balle dans la tête le 28 avril 1945 : « J'en suis aujourd'hui toujours aussi impressionné. Jean Daligault a été exécuté peu de temps avant la libération du camp. Là encore et de manière plus éclatante, d'un côté un acte, de l'autre, ce qui nous en reste... Juste cela... Mais tellement de matière à penser entre ces deux états ».

« Pour la petite histoire, reprend le cinéaste, on sait aujourd'hui que certaines des œuvres de Jean Daligault ont été produites plusieurs fois. Etant donné qu'il lui était impossible de les emmener d'un camp à un autre, cela veut dire qu'il en recommençait certaines pour qu'elles l'accompagnent, témoignent peut-être, jusqu'au bout de son calvaire ». 
« A Dachau, Jean Daligault aurait senti que son exécution était imminente, C'est alors qu'il a donné très discrètement ses œuvres à l'aumônier du camp avec une adresse au dos... Après la guerre, cet homme a envoyé le tout à l'adresse indiquée... C'est ainsi que l'on peut admirer la force de ces œuvres au Musée de la Déportation de la Citadelle de Besançon et au Mémorial pour la Paix à Caen. » explique encore François Royet.

A suivre...

Pour voir le film, cliquer ici