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« C’est un film sur l’amitié et le temps qui reste »

cinéma

Mercredi 4 décembre 2019 / Patrick Tardit

Auteurs du « Prénom », Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière signent une comédie grave, « Le meilleur reste à venir », avec Fabrice Luchini et Patrick Bruel.

Mots-clés: cinéma
Fabrice Luchini et Patrick Bruel incarnent Arthur et César, deux vieux amis, l’un est malade, mais ne le sait pas, et l’autre n’ose pas lui annoncer.

« Ce qu’on cherche à faire depuis des années, c’est de rire de choses qui nous font peur, le divorce, la maladie, la mort… de nous attaquer, avec nos armes qui sont l’écriture et l’humour, à ce qui nous arrive et ce qui arrive à beaucoup d’entre nous », confie Matthieu Delaporte, qui travaille depuis vingt ans avec son ami Alexandre de la Patellière. Auteurs de théâtre, scénaristes renommés (« Renaissance », « L’immortel », « RTT », « Papa ou maman »…), ils avaient coécrit la pièce « Le Prénom », puis en avaient coréalisé l’adaptation au cinéma.

Le duo a emprunté à l’épitaphe de Frank Sinatra, « The best is yet to come », titre d’une chanson gravée sur sa tombe, le titre du second film qu’ils coréalisent et ont bien sûr écrit ensemble : « Le meilleur reste à venir » (sortie le 4 décembre). Fabrice Luchini et Patrick Bruel y incarnent Arthur et César, deux vieux amis, depuis l’internat. Une radio faite par l’un au nom de l’autre révèle une terrible nouvelle, un cancer bien avancé, inguérissable. Arthur a de quoi faire une gueule d’enterrement, mais ne parvient pas à annoncer à César qu’il est condamné, un très gros mensonge par amitié.

« Quand on a fait Le Prénom, qui a été un moment exceptionnel, c’était un domino positif comme il en arrive rarement, c’était notre première pièce, le premier film qu’on co-réalisait ensemble et tout s’est enchaîné de manière assez merveilleuse sans accroc », dit Alexandre de la Patellière, « Il y a eu beaucoup de succès, et la rencontre avec une équipe, on est devenus très proches, ça a formé un groupe humain très fort, il y avait énormément de joie, on a été jusqu’aux Césars, c’était une expérience merveilleuse. Et à l’intérieur de ça, il y a eu la maladie et le décès de Valérie Benguigui (NDLR: actrice qui a reçu un César pour « Le Prénom »), donc on a vécu au même moment deux émotions très contradictoires ; ça correspondait au moment où on avait une quarantaine d’années, on commençait à voir de l’autre côté de la montagne, et on a eu envie d’écrire là-dessus ».

« Deux hommes convaincus que l’autre va mourir »

Dans « Le meilleur reste à venir », les deux potes partent en virée, dressent une liste de choses à faire avant de mourir, pousser l’un à renouer avec son père, et l’autre à prendre l’avion… « Ce sont deux hommes, l’un et l’autre convaincus que l’autre va mourir, qui vont tout faire pour lui rendre ses derniers jours plus heureux », précise Matthieu Delaporte. Matthieu a poussé ce que lui et son ami appellent « la conscience professionnelle » jusqu’à tomber réellement malade. Un mélanome sur la cuisse, diagnostiqué grâce à un livre prêté par Alexandre.

« J’étais dans un entre-deux », confie Delaporte, « Pendant un mois, vous êtes suspendu, vous ne savez pas si le cancer va être généralisé, si les ganglions ont diffusé et dans ces cas-là c’est un diagnostic très négatif, ou s’ils n’ont pas diffusé et pour le coup c’est un très bon diagnostic. Tout s’est bien terminé, mais pendant un mois je ne savais pas si la pièce allait tomber du bon ou du mauvais côté, j’ai pris la décision de n’en parler à personne, je n’en ai pas parlé à ma famille, à ma femme, à mes enfants, je ne voyais pas l’intérêt de leur donner une grenade dégoupillée ». Seul Alexandre était au courant. « Ce qui est sûr, c’est que j’ai regardé la vie différemment », admet Matthieu Delaporte, « Pendant ce mois-là tout vous paraît merveilleux, vous vous levez le matin et vous trouvez le lever du soleil extraordinaire. Et quand on vous annonce que vous êtes guéri, trois semaines après vous vous levez de mauvaise humeur, la vie reprend ses droits et c’est très bien comme ça ».

« De par la situation, notre amitié, notre manière de travailler ensemble, et aussi l’envie de Matthieu de rire de ce qu’il vivait pour s’en libérer, c’est là qu’on a trouvé l’idée du quiproquo », dit de la Patellière. « C’est plus un film sur le temps qui reste que sur la maladie, c’est d’abord un film sur l’amitié », estime Delaporte. « Avec les amitiés d’enfance ou de jeunesse, ça permet à des hommes et des femmes très différents de rester liés par des souvenirs, qui font que même si la vie vous emmène dans des chemins très différents, c’est un lien indestructible qui fait que des amitiés très fortes perdurent, on avait envie de parler de ce lien-là et de le traiter presque comme on traite une histoire d’amour au cinéma », ajoute Alexandre de la Patellière.

Une certaine tradition du cinéma français

Si le personnage joué par Luchini est anxieux, raide, coincé, du genre à voter centriste, celui de Patrick Bruel est flambeur, « fanfaron », insouciant… et dragueur. Un rôle de séducteur, en résonance avec l’image de l’acteur, et ces accusations de harcèlement contre lui. « On est dans un moment très important qui est double », estime à ce sujet Alexandre de la Patellière, « On est dans une libération de la parole, dont on se rend compte à quel point elle est nécessaire et forte, et dont tout le monde doit souhaiter qu’elle valide quelque chose, qu’elle change les choses, on voit tout ce que ça soulève, il y a une émotion très forte, ça touche notre métier, mais à travers notre métier, j’ai l’impression que ça touche la société française d’une manière générale. Parallèlement à ça, ce qui est très important de préserver, c’est la présomption d’innocence, c’est très compliqué que l’un n’aille pas sans l’autre, sans flirter avec des procès de réseaux sociaux. On a tous envie que la justice passe et puisse faire son travail », ajoute le réalisateur.

Malgré son sujet grave, la maladie, la mort, « Le meilleur reste à venir » est un film de potes quand même, dans une certaine tradition du cinéma français, les auteurs-cinéastes assumant les références de Yves Robert, Francis Veber, Claude Sautet, les comédies italiennes… Ils ont écrit de vrais dialogues de comédie, qu’ils plombent parfois avec une musique trop mélo, les deux acteurs font leur numéro dans ce qui est un film bien fabriqué, presque trop. Mais qui a aussi le bienfait de rappeler la définition d’un ami : « C’est quelqu’un qui vous connaît vraiment et vous aime quand même ».