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Au Café des Saveurs

nouvelle

Jeudi 3 août 2017 / Nadia Peccaud

C'est l'été... Le temps de prendre son temps. Factuel est en roues libres et publie une nouvelle de Nadia Peccaud, une Jurassienne à la belle écriture, au regard perçant et à l'imagination fertile.

Mots-clés: Nadia Peccaud
Photo DB

Ils étaient loin d’imaginer tout ce qu’elle savait à leur sujet. D’ailleurs connaissaient-ils vraiment son existence ? Ils la croisaient tous les jours, l’avaient sans doute déjà saluée machinalement, peut-être lui avaient-ils adressé un sourire mécanique tout au plus.

Elle fréquentait pourtant le même bar qu’eux lors de sa pause et déjeunait parfois sur place.

Régina éprouvait un sentiment de supériorité. Ces parcelles de vie qu’elle détenait lui conféraient une sorte de pouvoir.
Régina était invisible aux yeux du monde, elle en avait décidé ainsi.

Bébé déjà, Régina voulait être ignorée, elle redoutait le moment où les adultes la prenaient dans leurs bras. Si elle se sentait en danger entre des mains trop envahissantes, elle laissait agir ses sphincters, alors naturellement la personne la redéposait dans son berceau.

Elle avait rapidement compris comment se faire oublier. Elle ne pleurait pas, dormait beaucoup et évitait de croiser les regards. Plus tard ses parents s’étaient inquiétés devant cette absence de communication. Une ribambelle de médecins avait été consultée et tous s’étaient accordés à dire que « Régina était dans son monde, ce n’était pas bien grave, elle aurait une vie simple ». Ses parents et son entourage en prirent leur parti, aussi on la laissa tranquille. On arrêta de lui prêter attention, on ne lui demanda rien. Au fil des années, on cessa même de l’appeler par son prénom. Ce que tous ignoraient alors, c’est que Régina observait, elle n’était pas « dans son monde », elle le regardait et en notait chaque détail.

« Les passagers du vol 765 à destination de Berlin sont priés de se présenter porte B pour l’embarquement ».
Régina fut tirée de ses rêveries par la voix qu’elle entendait depuis deux ans maintenant qu’elle avait pris un poste d’agent de propreté à l’aéroport de Limoges.

Derrière cette voix se cachait Josie, la trentaine, rousse aux formes prometteuses. Peu à peu, Régina s’était attachée à ce personnage. Elle pensait même qu’elle aurait pu être ainsi si elle n’avait pas choisi d’être différente et si la nature l’avait gratifiée d’un physique autre. En effet, Josie plaisait aux hommes. Elle s’était entichée de Pierre, pilote, qui assurait les vols réguliers pour Nice. Josie regardait Pierre, attendait Pierre devant le terminal 1, accourait dès que Pierre le demandait, mais Josie ne recevait rien en retour.

Finalement, contre toute attente, Régina plaignait Josie. Elle pensait sa tâche ingrate.

Josie restait des heures assise à annoncer des départs, des retards, des avions prêts à décoller, des passagers qui devaient se présenter porte A, porte B… mais elle ne décollait jamais ou si peu. L’année dernière, Régina l’avait vu prendre l’avion, tout cela pour rejoindre Pierre, avait-elle pensé. A son retour Josie affichait une mine peu détendue. Le lendemain elle reprenait un sourire de circonstance et déclarait de sa voix d’hôtesse de l’air :
« Suite à un incident technique, le vol 769 à destination de Tunis partira à 15h30. Les passagers sont priés de se diriger porte C…. le vol 453 à destination de Monaco… ».

Régina et Josie ne s’étaient jamais parlé, mais Régina savait où Josie habitait, connaissait ses habitudes, les magasins qu’elle fréquentait, le nom de son chat « Parchemin ».

A l’aéroport Régina s’occupait de l’aile ouest.

Elle même n’avait jamais pris l’avion, mais regarder la vie qui s’y déroulait lui suffisait. Si Régina avait su mieux écrire, ce sont des pages qu’elle aurait pu dérouler.

En cet après midi d’avril, une certaine sérénité régnait à l’aéroport. Les vacances de Pâques étaient terminées, seuls quelques retardataires ou chanceux partaient pour des destinations plus ou moins lointaines. Quelques rayons de soleil traversaient l’architecture moderne du bâtiment et chacun se laissait gagner par cette douce torpeur. Régina tardait un peu à terminer son travail et ramassait ça et là les quelques papiers qui jonchaient le sol. Son regard avait été attiré par un couple et leurs deux jeunes enfants, sans doute encore à l’école maternelle se disait-elle, ce qui permettait aux parents de partir sans trop de scrupules. Elle les reconnaissait tout de suite ceux pour qui c’était la première fois. Les enfants étaient toujours surexcités, les parents plutôt inquiets. Surtout la femme en général, tout comme celle ci qui fouillait et retournait son sac à la recherche des fameux billets, vérifiait sa montre, regardait les panneaux d’informations, demandait à son mari, beaucoup plus détaché, de vérifier également. Entre temps, elle tentait vainement de faire en sorte que Paul et Emma se tiennent tranquilles.

Les autres passagers en attente étaient des hommes d’affaires, quelques jeunes couples amoureux et un groupe de retraités.

Les hommes d’affaires, Régina les appréciait tout particulièrement parce qu’ils ne trichaient pas. Ils ne se sentaient pas obligés de lui sourire quand ils la croisaient avec son chariot à l’entrée des toilettes. Fréquemment ils laissaient une pièce, mais elle savait qu’il n’y avait pas une once de pitié dans ce geste. Ils le faisaient par habitude, parce qu’ils voyageaient beaucoup. Sans doute laissaient-ils de même automatiquement un pourboire dans les restaurants ?

Ils prenaient l’avion comme tout un chacun la voiture, attendaient les yeux rivés sur leurs ordinateurs portables ou autres tablettes dont Régina ne connaissait pas le nom. Elle pouvait les observer tout à loisir tant ils ne la voyaient pas.
Elle détestait les gens qui faisaient mine de s’intéresser à elle. Il y en avait toujours un pour s’inquiéter de la dureté de son emploi. Ils la regardaient d’un air compatissant, lui décrochait un sourire mièvre en quittant les toilettes. Ils débarquaient en général lors des vacances scolaires avec leurs enfants qui s’appelaient invariablement Hugo, Léa ou Jeanne. Ils déambulaient, sûrs d’eux, partaient pour des horizons culturels, pas question d’aller à Ibiza ou Djerba. Non il leur fallait un semblant de « vestiges » à visiter ou alors partir très loin, histoire de pouvoir dire qu’ils l’avaient fait, et si possible vers un pays peu prisé du grand public . Du moins c’est ce que pensait Régina.

Régina comprenait mal ce besoin d’aller ailleurs. Sa vie était rythmée entre l’aéroport et son petit appartement depuis lequel elle regardait la vie en bas.

Elle sortait simplement pour faire ses courses et rendre visite une fois par mois à ses parents.
Elle sortait aussi de temps à autre pour en apprendre plus sur les gens de l’aéroport. C’est ainsi qu’elle avait eu confirmation de la liaison entre Pierre et Josie..

Chaque année, elle s’accordait un petit plaisir, « Trésor » de Lancôme,  qu’elle achetait dans la boutique Duty Free de l’aéroport.

Ses collègues la pensaient un peu « attardée ». Après avoir tenté de lui parler et face à son manque de conversation ils l’avaient laissée de côté, leurs rapports se limitant au strict minimum. Toutefois personne ne l’importunait.

Il faut dire que Régina s’acquittait consciencieusement de chacune de ses tâches.

Avant, elle avait travaillé dans un hôtel de la ville et avait de bonnes références. Quand elle avait vu l’annonce pour l’aéroport elle n’avait pas hésité et avait obtenu le poste sans difficulté. Régina pouvait se révéler habile et se montrer suffisamment loquace pour obtenir ce qu’elle voulait.

Elle s’était dit qu’un aéroport serait le lieu idéal pour son activité principale qui consistait à regarder la vie des autres. Elle voulait juste savoir comment ils vivaient, sa curiosité était complètement dépourvue de mauvaises intentions.
Régina se trouvait toujours dans le hall de transit. Elle finissait fréquemment sa journée en ce lieu et la commençait aux toilettes. La dame de la petite famille qu’elle observait semblait s’être laissé gagner par la tiédeur ambiante elle aussi et avait délaissé son sac à main au profit d’un bouquin qu’elle parcourait d’un œil.
La voix de Josie se fit à nouveau entendre :
« Votre attention s’il vous plaît, Monsieur le Directeur attend tous les agents de propreté de l’aile ouest en salle de réunion au niveau 1, je répète les agents… ».

Régina n’était pas tranquille, elle détestait les imprévus. Elle savait aussi que l’aéroport était en plein essor et se demandait quels changements allaient être annoncés.

Un dernier coup d’œil sur les passagers, les retraités commençaient à devenir bruyants, et Régina se décida à gagner la salle de réunion.

Pendant ce temps dans le hall d’arrivée, Michel, agent d’entretien, regardait les passagers en provenance d’Istambul débarquer et se précipiter vers le tapis roulant pour récupérer leurs bagages qui tarderaient un peu à arriver. Quoique ayant plutôt bonne mine avec leur teint hâlé la plupart semblaient déjà préoccupés. A peine rentrés et déjà stressés se dit Michel. Il était de ceux qui ne partaient pas. A quoi bon aller aux quatre coins du monde alors qu’il y avait tout ici. La France lui suffisait. Il ne quittait même que très rarement sa région ou seulement pour aller rendre visite à son frère en Normandie.

Après des années passées à travailler à l’aéroport, il était convaincu que les voyages ne rendaient pas davantage les gens heureux. Ceux qui partaient étaient plein d’espoir quant à leurs destinations. Que dire de ceux qui misaient sur leurs voyages pour donner une dernière chance à leur couple ou encore de ceux qui partaient insouciants pour leur lune de miel ? Ils étaient bien souvent les mêmes d’ailleurs à quelques années d’intervalles.

Malgré l’euphorie du départ, bon nombre connaissaient pourtant un sentiment d’appréhension : et si le vol se passait mal ? incident technique voire attentat ? Un demi lexomil pour ces derniers aidait bien souvent à passer le cap.
A leur retour, beaucoup auraient un budget serré. Ils avaient fait quelques folies durant leurs vacances : des cadeaux inutiles, des excursions hors de prix, et les incontournables produits détaxés achetés sans compter dans les magasins d’aéroports.

Au final, que leur restait-il ? Des photos, quelques bons souvenirs tout au plus.

En cette fin d’après- midi Michel était tendu. Le Directeur les avait réunis ce matin pour leur dire que des changements allaient survenir et qu’ils devraient s’adapter à de nouvelles façons de travailler. Mais le pire pour Michel était la perspective de ce fameux séminaire.

Régina était décontenancée. Elle n’aurait sans doute pas employé ce mot, mais il correspondait bien à l’état dans lequel elle se trouvait à cet instant.

Monsieur Girard, le Directeur, venait de leur annoncer que l’ensemble du personnel technique partait la semaine suivante à Tunis pour une durée de cinq jours. Tous les frais seraient payés par l’entreprise. Le but de ce voyage étant de resserrer les liens entre les membres du personnel et d’envisager les modifications à venir pour les salariés.

Monsieur Girard était adepte des nouvelles méthodes. Il savait par expérience que ce genre de séminaire fonctionnait bien. L’exotisme du lieu et quelques activités de groupe permettraient de faire passer son plan de restructuration. Il éviterait ainsi bon nombre de protestations, il aurait bien assez à faire ensuite avec les syndicats.

Ce séjour n’était pas négociable et était considéré comme un temps de travail obligatoire. Du personnel intérimaire avait été prévu pour assurer les remplacements et chacun aurait ensuite droit à deux jours de repos avant la reprise à l’aéroport.

Le lundi matin dans la salle d’embarquement, Régina faisait des efforts pour paraître à son aise. Elle avait hésité à tomber malade, avait même pensé se blesser ; une légère entorse lui aurait permis de rester à la maison. Mais elle ne voulait pas prendre le risque de perdre son travail, l’aéroport remplissait sa vie de bien des façons. Elle s’était donc rendue dans quelques magasins pour acheter la valise qu’elle n’avait pas, ainsi que des vêtements qu’elle avait choisis avec soin sous l’œil amusé des vendeuses.

Autour d’elle c’était l’effervescence. La majorité de ses collègues comptait bien profiter de ces quelques jours. Prendre l’avion était une véritable aventure, on verrait bien plus tard quelles seraient les nouvelles mesures annoncées ; il serait alors temps d’envisager les actions en conséquence.

Régina regardait Ginette et Sylvie comparer leurs lunettes de soleil flambant neuves, elles seraient ravies d’exhiber leurs nouveaux maillots de bain au bord de la piscine de l’hôtel.

Ça rigole fort, ça piaille, ça gesticule, les appareils photos n’en finissent pas de mitrailler, Sophie prend la pause puis c’est au tour de Pascal. Ca énerve Régina qui comprend mal cette impatience et cette façon qu’ils ont tous à parler haut, rire fort pour tout et rien, surtout pour pas grand chose aux yeux de Régina.

Tous ces rires imbéciles, heureusement que personne ne songe à partager cela avec elle.

Elle se souvient de tous ces gens qu’elle avait regardé attendre, aujourd’hui c’est son tour mais elle ne l’a pas choisi, non qu’elle craigne l’avion mais comment allait-elle survivre cinq jours dans le monde. Deux heures déjà qu’ils sont tous à l’aéroport, il a fallu enregistrer les bagages puis transiter d’une salle à l’autre, l’embarquement est maintenant immédiat.
Non loin d’elle, Michel bavarde distraitement avec ses camarades de l’aéroport. Il a du mal à supporter toute cette agitation et s’il n’avait été poussé par ses collègues il ne serait pas venu. La perspective de perdre son emploi l’avait contraint à être raisonnable.

Il avait remarqué depuis un moment une femme qui prenait garde de se tenir à l’écart, il n’avait pas l’impression de l’avoir déjà croisée auparavant. Elle ne semblait pas à sa place avec ses vêtements décalés et sa coiffure trop apprêtée. Elle avait en effet cru bon se rendre chez le coiffeur avant le grand départ.

A côté de toutes ces pipelettes surexcitées, elle laissait notre observateur intrigué.

Josie étant de service, c’est donc elle qui annonça :
- « Embarquement immédiat pour Tunis, nous souhaitons un bon vol à tous les collègues ».
Régina lui aurait bien donné sa place. Son malaise grandissait, d’autant qu’il lui semblait qu’un homme la regardait par moments. Une fois dans l’avion elle ferma les yeux pour couper court à un éventuel dialogue avec sa voisine.

A l’aéroport international de Tunis, Imad venait de décharger les bagages de l’avion en provenance de Limoges.
Il se dit que le groupe était verni. Ils étaient logés en bord de mer dans un hôtel réputé. Pour Imad, la journée était loin d’être terminée et tout ça pour gagner un salaire qui en un mois ne lui permettrait pas de passer deux jours dans cet hôtel.
Tous ces touristes qu’il observait à longueur d’année l’agaçaient, ils paraissaient souvent blasés et peu conscients de leur chance. Il aimait son travail malgré tout car son grand plaisir était d’imaginer la vie des voyageurs qui défilaient. Il en choisissait un ou deux et laissait son esprit faire le reste.

Ce jour là il remarqua une femme en retrait. Il se dit, vu la dégaine, que c’était certainement une vieille fille qui devait passer son temps à parler à son chat. Il aurait parié qu’elle n’avait jamais rencontré d’homme.

Cinq jours plus tard, Imad revit le groupe de Français se diriger vers l’avion. Il eut beau chercher, il ne vit pas la vieille fille.

Monsieur Girard était livide. Deux personnes manquaient à l’appel ce matin au départ de l’hôtel. Ils avaient appelé, cherché, attendu jusqu’à la dernière minute, en vain. Il se dit qu’il n’était pas au bout de ses ennuis.

Au Café des Saveurs, dans le souk de Tunis, un homme et une femme prenaient tranquillement le thé ; observant le flot incessant des touristes, ils se tenaient timidement la main et souriaient.