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Amalgames hasardeux

éditorial

Mardi 5 mars 2019 / Daniel Bordür

Mots-clés: gilets jaunes

  

Titré « Stop ! » l'éditorial de La Presse bisontine de mars que signe notre confrère Jean-François Hauser assume une orientation délibérément anti Gilets jaunes. C'est évidemment son droit, et c'est même le rôle d'un éditorial de défendre un point de vue, une ligne, une orientation. Cependant, pour ce faire, il cogne comme un sourd, sans la nuance à laquelle il avait habitué ses lecteurs, aligne des arguments peu convaincants, se prête à des amalgames aussi audacieux qu'improbables.

Il met ainsi dans le même sac « anti-républicains, gauchistes, anarchistes et autres fascistes d'extrême-droite » qui seraient les seuls rescapés d'un mouvement dont ils seraient devenus « la lèpre », lui faisant du coup « perdre tout son sens ». Ce faisant, il commet une erreur factuelle, conceptuelle et politique.

C'est d'abord un non sens de mêler ces groupes très différents. Il faudrait déjà commencer par mettre anti-républicains et « fascistes d'extrême-droite » d'un côté, gauchistes et anarchistes de l'autre, tant ils sont historiquement, sociologiquement, intellectuellement dans des « camps » antagonistes. Les premiers tentent de s'infiltrer dans un mouvement qui globalement les rejette. Les seconds sont de nature très différente et beaucoup sont des militants pacifistes, quoique radicaux. Et dans les réunions comme dans les cortèges que nous avons couverts dans la région, les fachos étaient discrets sinon absents, tandis que les gauchistes et anarchistes étaient plutôt à l'unisson du mouvement.

Notre confrère porte son analyse au niveau national en évoquant les incontestables dérapages qu'ont constitué l'assaut de l'Arc de triomphe ou les insultes visant Alain Finkelkraut. Mais l'on reste confondu qu'il évoque dans la même phrase les inscriptions antisémites, les attribuant implicitement au mouvement.

Bref, le journaliste estime que les « ultras » ont fait perdre la tête aux « vrais » Gilets jaunes des débuts qui s'en tenaient à réclamer davantage de pouvoir d'achat. Une revendication qu'il juge « constructive », bien plus en tout cas que « le seul objectif de déchirer le contrat social » en quoi il ne voit ni plus ni moins que « le suicide du mouvement ». C'est à se demander pourquoi, quelques lignes plus haut, il en appelait au « réveil » de la « France silencieuse » pour empêcher « le soulèvement populaire et l'insurrection générale ».

Cette hésitation entre deux analyses contradictoires n'est-elle pas le signe d'une difficulté à comprendre ce qui se passe autrement qu'en utilisant les mots de la peur ? Car en fait, cela consiste à défendre un ordre économique et social que les Gilets jaunes ont fait vaciller. Et si le contrat social est déchiré, ce n'est pas sous l'action des manifestants, mais sous les coups de boutoir des politiques ultra-libérales menées depuis des décennies.

Jacques Chirac fut élu en 1995 sur leur critique - la « fracture sociale » - qui résonna surtout comme un « je vous ai compris » gaullien à l'intention des classes populaires et moyennes inférieures. Celles-là mêmes qui sont sur-représentées sur les ronds-points et dans les défilés depuis près de quatre mois. Elles ne sont pas prêtes à oublier comment on leur parle aujourd'hui.