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Le sens de l'engagement (1ère partie)

Dimanche 15 juillet 2018 / Sébastien Barbati

Quelle ferveur rassemble les Français ?

Ce que la politique ne parvient pas à faire, pas plus que les catastrophes écologiques, économiques et humaines présentes ou annoncées, pouvant même conduire à la fin à l’humanité (Pablo Servigne et Raphaël Stevens, « Comment tout peut s’effondrer », Ed. Seuil, 2015), l’équipe de France de foot y parvient, pour un court moment sans doute. Cette équipe, je devrais dire notre équipe de foot, habillée avec les couleurs de la Révolution française, nous rassemble dans les cafés, les stades, les grands espaces pouvant contenir une foule immense. C’est le cas à Besançon, ou près de 10 000 personnes se sont retrouvées au stade Léo Lagrange (photo).

On aimerait que cela puisse continuer au-delà de quelques semaines. Une prise de conscience collective, une ferveur nouvelle, un idéal à suivre pour construire ensemble un monde où il fera bon vivre pendant des centaines, que dis-je, des milliers d’années ! Le slogan de la FIFA porté au cœur par des millions de personnes s’inscrira en nous et nous conduira à ce bonheur durable : « jouons bien, vivons bien ».

Le match France Croatie n’a pas commencé et l’on entend déjà au loin les klaxons. En écrivant ces lignes, je m’inscris sur le site de TF1 pour suivre le match. Un fleuve de publicité m’abreuve. Parmi celles-ci, l’une d’elles faisant la promotion d’une belle voiture, vante les valeurs de partage, de solidarité, de respect, etc. Car c’est bien connu, la voiture et le sport partagent les mêmes valeurs et concourent à rendre le monde meilleur…

Quelques jours plus tôt, à Paris, lundi 10 juillet, vers 20 heures, les promeneurs égarés ou désintéressés trouvaient les rues inhabituellement désertées et presque silencieuses. Le match entre la France et la Belgique venait de commencer. Les gens s’étaient pressés dans les cafés, une foule débordant sur les trottoirs et dans la rue, regardaient les écrans fixés pour l’occasion. Des clameurs soudaines se faisaient entendre de toute part et au même moment. Des actions audacieuses suscitaient une grande émotion jusqu’au but libérateur qui a conduit l’équipe de France en finale dans une explosion de joie. On y est.

C’est la mi-temps, la domination croate ne fait aucun doute. Pourtant la France mène 2 à 1 avec seulement un tir cadré. C’est la magie du sport !

Comment en vient-on à s’engager pour une cause qui dépasse la passion du sport ?

Tout d’abord, avant de s’engager, il faut ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux sur le monde. Patrick Viveret, philosophe, le dit d’une autre manière : faire un pas de côté. Se décentrer par rapport à l’axe sur lequel notre chemin est tracé et observer le monde, s’observer soi-même dans ce monde. Est-il utile de rappeler ce que l’on voit ?

Fin du match. Très peu d'actions offensives des français mais un taux de réussite incroyable conduisant au score de 4 à 2.

Cette réalité est si criante qu’on se demande comment ou pourquoi nous restons sourds et aveugles. « Panem et circenses » (du pain et des jeux) disait Juvénal dans l’antiquité romaine. La paix sociale est là. Nous nous détournons du débat politique, qui, il faut bien le dire suscite bien de l’aversion contrairement au sport qui lui fait naître la passion. Pourquoi n’avons-nous pas cette passion dans le domaine politique ? La scène politique serait-elle hantée par de petites gens sans gloire, sans valeurs, sans génie, sans âmes, sans passion ?

Il est 21 h 37 Le match est terminé depuis longtemps. Les klaxons claironnent pour fêter la victoire. En ville, c’est la folie que la pluie n’a pas éteinte.

Beaucoup d’entre nous voyons la réalité du monde qui nous entoure, mais tout aussitôt, la phrase suivante tombe « Que puis-je faire, nous n’y pouvons rien. » Et nous ne faisons rien. Voir la vie telle qu’elle est, avec un sentiment d’impuissance nous procure une gêne terrible, un sentiment de désespoir. Celui-ci ne peut nous habiter en permanence, sinon il nous fera tomber dans le gouffre de la mélancolie, de la tristesse, jusqu’à éprouver une morbide dépression. Alors oui, pour éviter cela, on se dit, inconscients, qu’il vaut mieux chasser les oiseaux de mauvais augure, les annonceurs de mauvaises nouvelles que les radios, les chaînes de télé, les reportages nous font voir et entendre. Pas un seul jour sans qu’on annonce la disparition d’une espèce animale ou végétale. Aujourd’hui, il ne resterait plus que 12 marsouins, les cousins des dauphins. Mais qui peut bien se soucier des marsouins aujourd’hui ?

22 heures  passés, les cris de la victoire se font toujours entendre. Le journal L’Équipe publie en une : "Un bonheur éternel", avec un bandeau publicitaire pour de l'alcool. Il n'y a plus qu'à faire la fête.