Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

Un bouc émissaire bien pratique

Vendredi 3 avril 2020 / Pierre-Emmanuel Scherrer

En ces temps pandémiques, nos vies ordinaires ont pris une tournure bien étrange, confinement oblige. C’est un peu comme si le temps était suspendu, un peu comme si nous étions dans une sorte de parenthèse aux contours incertains, un intervalle dont la limite indéfinissable nous saisit, nous interroge et parfois nous angoisse… Mais rassurons-nous, quand cette période si particulière sera terminée, les choses reprendront leur cours normal et la crise sera derrière nous ! Ouf !

Mais cette période si particulière sera-t-elle vraiment terminée un jour ? La fin du confinement signifiera-t-elle pour autant que le problème actuel sera définitivement réglé ?

Le coronavirus n’est qu’un révélateur, ni plus, ni moins.

Cette période si particulière que nous traversons est déterminante pour notre avenir et l'avenir de l'Humanité, c'est en quelque sorte la croisée des chemins et nous devons en être bien conscients.

La crise sanitaire que nous vivons n’est que le reflet de la crise absolue de notre civilisation occidentale et de son aboutissement actuel, à savoir le système idéologique du capitalisme néo-libéral et de tous ses affres : pillage des ressources et colonisation, dogme du pouvoir et de l'argent, logiques de concurrence, de domination et d'exploitation, hiérarchisation du Vivant et suprématie de l'espèce humaine, consommation outrancière, illusion du bonheur par l'accumulation de biens et de marchandises, quête sans fin pour le profit, productivisme et obsolescence programmée, et on en passe…

Ah si, rajoutons encore la société du tourisme et des loisirs !

On connaît les conséquences de tout cela, tant sur notre environnement que sur nos vies : déchets et pollution des milieux naturels, massacre de la biodiversité, réchauffement climatique, accroissement exponentiel des inégalités sociales, accélération des flux migratoires et conflits de toutes natures, guerres, etc.

Et tout cela dans le contexte d’une expansion sans précédent de la population humaine mondiale…

Certains esprits contradicteurs (et il en faut !) diront toutefois que l’affreux capitalisme a permis à des centaines de millions de personnes de sortir de la famine et d’améliorer leurs conditions de vie… Ce qui est vrai dans un sens, mais il faut voir l’envers du décor : le capitalisme a aussi plongé des centaines de millions de personnes dans la famine et dans des conditions de vie dramatiques !

Bref.

En tout état de cause, il pourrait être illusoire ou malhonnête de considérer que le méchant virus (ou le vilain pangolin qui l'hébergeait) soit le responsable de l’effondrement de notre société. Le responsable c'est l'Homme, individuellement et collectivement. Et c’est en particulier le mode de vie occidental et la cupidité humaine, c’est chacun de nous qui, avec plus ou moins de conscience, cautionne la logique infernale de la société dans laquelle il vit, en quête de son petit bonheur quotidien, en s’accrochant à ses petits avantages et de ses petits profits, avec plus ou moins de réussite, voire avec désespoir…

Redisons-le encore : le coronavirus n’est qu’un révélateur et il ne doit surtout pas passer pour le bouc émissaire pratique.

Les virus font partie de la Vie, mais les conséquences de l’action des hommes sur les milieux naturels font que certains interagissent avec nous fortement, en nous portant préjudice… Et cela ne fera que s’empirer si on n’arrête pas cette course folle, cette fuite en avant de la société humaine !

Car si on ne devait n’en citer qu’une, il faut rappeler ici cette maxime célèbre de Kenneth Boulding et qui prend tout son sens aujourd’hui :

« Celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste. »

Mais pour revenir à des choses plus concrètes, nous sommes donc aujourd’hui face à un risque systémique majeur, ce qui est en réalité parfaitement logique, ce qui était donc absolument prévisible.

L’économie mondiale pourrait littéralement s’effondrer, mais il s’agit de considérer que relativement, ce ne serait pas si catastrophique.

Ce qui est autrement plus grave est de considérer que renflouer le système est la seule chose à faire, que cela reste le leitmotiv, en profitant au passage du renforcement de la logique concentrationnaire des entreprises et donc du capital, sans compter le rognage accéléré des conquis sociaux et les atteintes aux libertés individuelles...

Alors que…

Alors qu’il faudrait au contraire ne pas renouveler des recettes trompeuses, dans le même registre que celles mises en oeuvre lors de la crise financière de 2008. Alors qu’il faudrait enfin tirer réellement opportunité de la situation et laisser peu ou prou les choses se faire, même au prix d’un nombre incalculable de faillites et des conséquences qui en suivront. Alors oui, il faudrait enfin laisser cette finance mondiale mortifère partir en capilotade et en accepter certains dégâts collatéraux.

Ironiquement, il faudrait donc que les idéologues du néo-libéralisme, ceux-là mêmes qui prônent l’absence de régulation pour favoriser le bon fonctionnement du sacro-saint marché, soient cohérents avec cette fichue doctrine dont ils nous rabâchent à l’envie les vertus !

En parallèle, il faudrait évidemment orienter les milliers de milliards de dollars ou d’euros promis au renflouage du système par le FMI, la FED, la BCE et consorts, non pas par les mesures virtuelles et éminemment fallacieuses d’injection de liquidités par le rachat de dettes (et en créant pour ce faire davantage de dette !), mais bien par la mise à disposition de cet argent au service de l’économie réelle, celle des vrais besoins des gens, ce qui passe en premier lieu par les services publics et les entreprises à taille humaine dont nous avons si cruellement besoin aujourd’hui et à l’avenir !

Et cessons de brandir cette fameuse menace inflationniste qui n’est que l’expression de l’absurdité intrinsèque du modèle de croissance dans lequel nous baignons, puisque de toute façon la croissance mondiale est moribonde et que le risque est donc quasi-nul, pour autant qu’on ne fasse pas n’importe quoi non plus et dans n’importe quelles conditions…

Autrement dit, si on cherche à sauver le système et pour autant qu’on y arrive, ce ne sera que reculer pour mieux sauter d’ici quelques années, dans des conditions forcément bien pires que celles dans lesquelles nous sommes aujourd’hui !

En passant, n’oublions pas que le prix de ce sauvetage sera in fine payé par les citoyens et la collectivité, au prix du renforcement des politiques d’austérité, de la vente des biens d’intérêt général, de l’abandon des services publics et donc de la paupérisation aggravée de l’immense majorité de la population mondiale… Et non pas par l’argent des paradis fiscaux ! Non pas par l’argent de ceux qui se sont enrichis justement sur le dos de ceux qui, à nouveau, vont payer le plus fort tribut à ce merdier infâme dont ils ne sont que très faiblement responsables, enfin pour la plupart !

Et quand on entend le Président Macron s’embarquer dans un discours louant l’État-providence et que quelques jours plus tard, la presse diffuse des informations sur des hypothétiques nationalisations à venir, il faut bien se garder de leur faire confiance… Les effets d’annonce et les coups de com’, merci on connaît ! Et même si quelques nationalisations devaient effectivement être envisagées et réalisées, ne nous y trompons pas, ce ne sera sûrement que temporaire, on a bien vu ce qui s’est produit par le passé !

Il faut donc laisser l’économie financière s’assainir par elle-même, amortir au maximum les chocs induits et sauver uniquement ce qui nécessite d’être sauvé. Et ensuite, remettre en place des mécanismes de régulation drastiques !

Dans le même temps, il faut prendre le temps de la réflexion pour réorienter la société vers une logique à la fois résiliente et plus vertueuse, en adoptant notamment une politique volontariste de décroissance et en cultivant le plus possible ce souci de l’Écologie sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, dans toutes ses composantes pratiques, dans toutes ses dimensions philosophiques, historiques et politiques.

Il faudra enfin construire les bases d’une sorte de civisme universel détaché de toutes ces foutues logiques d’intérêt, dont le déploiement passe évidemment par l’éducation…

Nous devons donc impérativement changer de paradigme et cultiver un imaginaire nouveau, basculer dans une culture tournée fondamentalement vers le Vivant, une approche résolument bio-centriste et véritablement progressiste au sens moral du terme, en y incluant toutes les composantes de ce qui fait la Vie.

Tout cela étant dit, n’oublions pas cette phrase dont la paternité est attribuée à Albert Einstein :

« Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre. »

En conclusion, et j’en suis un peu désolé pour ceux qui considéreront que c’est une queue de poisson, mais ce texte n’a pas vocation à préciser ici une liste de ce qu’il conviendrait de faire et comment arriver à ce que ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui laissent le champ libre à d’autres. À ceux qui seront capables et auront la grande sagesse d’entreprendre ces changements profonds avec bienveillance, dans le plus bel esprit démocratique qui soit, ce qui est la condition de l’acceptation par tous.

Cependant, il nous appartient à tous de contribuer à cet élan et d’y aspirer le plus fort possible !

 

P-E. Scherrer - 2/04/2020

 

Recommander cet article
0