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Abdou et Boubacar nous tendent un miroir...

Samedi 3 novembre 2018 / Jean-Pierre Cattelain

En matière de journalisme littéraire, il est une règle non écrite, et que je trouve regrettable : on ne fait pas de recension ou critique de livres parus il y a plusieurs mois ou plusieurs années (sauf si l’ouvrage a atteint le statut de classique de la littérature).
A-t-on le droit de découvrir, avec enthousiasme, un livre paru il y a 3 ans, et passé quasiment inaperçu ? de dire tout le bien qu’on pense d’un ouvrage paru chez un éditeur confidentiel ? Doit-on dans les médias ne parler que des ouvrages tout juste publiés ?

J’ai tout récemment découvert un livre de Luc Fivet (sauf son respect, inconnu des gros bataillons), aux éditions du Ver à Soie (même remarque), et intitulé « Marche ou Rêve ».

Ce pourrait être un documentaire bien documenté, un témoignage de première main sur une tragédie actuelle de notre monde : l’immigration clandestine en provenance d’Afrique subsaharienne, et l’accueil, si le mot ne prêtait à sourire, des réfugiés économiques en Europe.
Mais c’est bien un roman, une sorte de « road-novel » comme on dit « road-movie », où l’on suit le parcours de deux pauvres pêcheurs de St Louis du Sénégal, confronté à la raréfaction du poisson, à l’absence de perspectives, et aux rêves et fantasmes qu’ils entretiennent sur la France, suivre tous les matches de l’OM et pourquoi pas vivre sur les Champs-Elysées.
Ce pourrait être un roman très noir, misérabiliste. C’est sans compter avec le caractère enjoué, rigolard, jovial, radieux de nos deux héros : Boubacar ne se laisse démonter par aucune rebuffade et ignore la désespérance, Abdou a la foi en son destin chevillée à son corps noir, et ni le froid de cafard (non, ce n’est pas une faute de frappe), ni une peine de trois mois avec soucis, ni les chausse-frappes tendues par la police ne leur font renoncer à leurs rêves, leur innocence, leur naïveté turbulente.

Traversée périlleuse en pirogue, trajets clandestins en camions à bestiaux, exploitation par un agriculteur véreux, travail clandestin sur le chantier du siège d’une compagnie du CAC40, tentes Quechua au bord du canal St Martin, logements sordides, travail au noir, centres de rétention et OQTF : nous avons vu des images, des reportages. Mais cet ouvrage donne l’impression d’une autobiographie par un de ces jeunes rêveurs : « une façon de survivre dans ce monde pressé au point de réduire les êtres à l’état de sardines en boîte » (p. 219). Avec comme point d’orgue, un discours, en un style copié sur nos spécialistes de la langue de bois, depuis le perchoir de l’Assemblée Nationale, squatté par nos deux clandestins, démunis de papiers en dehors de bulletins de peine !

Au XVIIIe siècle, Montesquieu a eu recours à des Persans (on ne disait pas Iraniens à l’époque) pour nous tendre un miroir sur notre société. Au XXIe, Abdou et Boubacar, deux Sénégalais, décident, devant le spectacle de notre monde, qu’il vaut mieux en rire à gorge dévoyée, plutôt que d’en rester bouche bègue.

  • Luc Fivet : Marche ou Rêve, éditions Le Ver à Soie, 2015.