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Martin Luther King... La question...

Mercredi 4 avril 2018 / Danièle Secrétant

Le rêve brisé, c'est le titre du dernier ouvrage de l'écrivain Roger Martin, aux éditions De Borée.

À l'occasion du cinquantième anniversaire de l'assassinat de Martin Luther King, l'écrivain Roger Martin, communiste aussi, spécialiste de l'extrême droite américaine, et très engagé dans la lutte contre l'extrême droite française, signe un ouvrage sur la vie et la mort de Martin Luther King. James Earl Ray était-il bien le meurtrier ? J'en ferai une chronique dans Factuel. En attendant...

LA QUESTION.  Une nouvelle que j'ai écrite il y a presque dix ans.

Parloir pour la première fois.

La question m’avait été posée, Paul y a répondu.

Une question. Un mort. Paul en prison.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Aujourd’hui, je sors du brouillard. Le film de cette journée où notre vie a basculé se déroule dans ma tête. Il est en noir et blanc, même s’il y avait des couleurs. Des odeurs aussi. Je me souviens de la date. Impossible de l’oublier.

Ce jour-là, le 27 juin, nous nous sommes levés tôt. Il faisait beau. Pendant que Paul se douchait en chantant un vieux blues – My Black Mama, je crois, non, j’en suis certaine, c’était bien My Black Mama, un blues difficile à chanter – pendant qu’il chantait, donc, j’ai préparé le petit déjeuner. J’ai dressé la table sous le prunier.

L’air encore frais sentait l’herbe coupée la veille, presque à la nuit tombée. J’ai lissé une nappe de lin sur la table en bois de merisier. Une araignée s’est enfuie, quelques fourmis aussi. Sur la nappe bien tendue, j’ai posé deux grandes tasses Tanganyika, la cafetière Alessi, un pot de miel de bourdaine, du beurre Bordier dans le beurrier assorti aux tasses, une miche de pain de campagne, couteaux, petites cuillères, rien ne manquait.

Si, quelque chose manquait. J’ai marché jusqu’au premier rosier que nous avions planté. Plus j’approchais, plus son parfum se faisait fort, enivrant. Le rosier était perlé de rosée. En cueillant une rose aux pétales rouge foncé, presque noires, je me suis écorchée à une épine. J’ai léché mon doigt en revenant vers le prunier. Le sang avait un goût métallique. J’ai nettoyé la blessure sous le jet de la pompe du jardin, puis j’ai rempli d’eau un vase en terre. Il semblait tourné à l’intention de cette rose, très précisément. J’ai pris le temps de lui trouver sa bonne place sur la table. Je voulais que tout soit joli, tout était parfait.

Paul est sorti de la maison, un drap de bain bleu marine autour de la taille. Paul était très beau encore un peu humide. J’ai eu envie de lui. Il l’a deviné. Il a dit que nous n’avions pas le temps, mais que lorsque nous serions rentrés…

Nous nous sommes assis l’un à côté de l’autre, en face du verger, du carré potager, des buissons aux oiseaux, des rosiers, du grenadier et des trois oliviers qui résistaient aux hivers. Il faudrait ramasser l’herbe. En attendant, étalée devant nous, elle ressemblait à une étoffe imprimée de fleurs des champs.

Nous avons déjeuné sans nous parler. Les oiseaux donnaient concert. Au loin, une tronçonneuse signait l’arrêt de mort d’un arbre, puis d’un autre encore.

Nous étions heureux. Nous le savions, nous savourions chaque instant de notre vie. Tout n’était pas facile, pourtant. Les regards dans la rue étaient parfois insistants. Nous nous en moquions. Nous étions mariés depuis deux ans, nous nous posions la question d’avoir des enfants. Nous trouvions le monde dur, hostile. De plus en plus dur, de plus en plus hostile.

Lancer des enfants dans la barbarie que nous sentions revenir ?

Paul s’est étiré, le drap de bain est tombé. J’ai fait glisser ma main sur son sexe immédiatement dressé. Il m’a laissée faire quelques secondes, puis il a décrété que Simenon l’attendait, qu’il ne voulait pas courir le risque de louper l’affaire.

Il faisait beau. Nous nous étions levés tôt, nous devions aller à Strasbourg. Un bouquiniste proposait une édition originale de Lettre à mon juge, une autre de Quartier nègre. Les livres étaient en parfait état. Quartier nègre était une couverture blanche de Gallimard. Il ne restait plus qu’à en discuter le prix.

Simenon, la deuxième passion de Paul après moi, disait-il.

Quand il était sur la piste d’une édor, c’est ainsi qu’il appelait les éditions originales, Paul ne déviait plus de sa traque. J’ai retiré ma main, le ventre chaud d’une jouissance retardée.

Le rendez-vous à Strasbourg était à 18h. J’avais négocié une halte à Colmar. Nous y déjeunerions, et surtout parce que je voulais me recueillir devant le retable d’Issenheim. Encore ? avait soupiré Paul. Nous sommes arrivés un peu avant 11h à Colmar. Paul a affirmé qu’il ne pouvait plus voir le polyptique en peinture, qu’il m’attendrait dans un café. Nous avons ri de cette plaisanterie trop facile.

Les mains du Christ de Matthias Grünewald me fascinent. Me dérangent. Pourquoi ces mains me troublent-elles autant ? Pourquoi cette douleur qui me perce le cœur ?

Paul m’attendait à la sortie du musée. Il a compris que je n’avais pas trouvé la réponse. Il a passé sa main dans mes cheveux qu’il a embroussaillés.

Nous avons déjeuné avant de reprendre notre route.

Paul a glissé un CD dans le lecteur. Des blues.

Nous avons écouté trois fois Why don’t you do right, merveilleusement interprété par Lil Green, dont la voix me fait regretter de ne pas être noire.

Strange Fruit débutait lorsque nous sommes arrivés à Strasbourg. Paul chantait en écho.

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Étrange fruit pendant aux peupliers.

Nous nous sommes promenés dans La Petite France. Dans ce quartier pourtant si agréable, j’ai commencé à me sentir mal. J’ai voulu rentrer. Tant pis pour les édor. Paul a suggéré que mon malaise était dû à la chaleur, ou à la cuisine alsacienne. Une citronnade fraiche me ferait sans doute du bien. Puisque j’aimais la cathédrale, nous trouverions une terrasse à ses pieds.

Il faisait beau. Les terrasses étaient prises d’assaut, nous avons eu du mal à trouver une table. Un serveur arrogant a tardé à prendre notre commande. La citronnade était acidulée. Paul a regardé sa montre. 17h15, nous avions encore le temps. Il pensait aux édor. Je regardais le va et vient des passants, attrapant au vol des mots d’allemand, ou d’alsacien, je ne savais pas trop. J’étais de plus en plus angoissée. J’avais envie de me lever, de fuir. Je n’ai pas voulu gâcher le plaisir de Paul, alors je n’ai rien demandé.

C’est étrange. Un instinct animal nous prévient du danger.

J’ai su qu’il viendrait d’eux quand ils sont arrivés. Ils portaient leurs opinions en bandoulière. Vêtements et cheveux strictement coupés, aucun laisser-aller dans la façon de marcher, puis de s’installer à une table assez près de la nôtre qu’un couple bavard venait de quitter. Ils ont balayé la terrasse du regard. Celui du plus grand s’est arrêté sur moi. Il semblait ne pas avoir remarqué Paul.

Je voulais échapper à ce regard d’entomologiste. J’ai dit à Paul que nous devions partir. Paul a répondu qu’il désirait rester là quelques minutes encore, qu’il faisait beau, qu’il se sentait bien, assis à côté de moi.

L’autre ne me quittait plus des yeux. Pourquoi Paul ne voyait-il pas que je me liquéfiais ?

Quand l’autre s’est très légèrement penché en avant, j’ai su que notre monde allait exploser. Sa voix était neutre, bien placée. Il s’est excusé de m’adresser la parole, il avait une question à me poser.

Après qu’il l’a posée, le silence s’est fait sur la terrasse. Je n’ai eu qu’une idée. Retenir Paul qui s’était dressé, les muscles bandés. Une panthère. Je l’ai entendu feuler.

L’autre n’a pas bougé. Dans son regard, Paul n’avait pas plus d’importance qu’un insecte.

Il a insisté :

« S’il vous plait, Madame, qu’est-ce que ça fait… ». Je n’ai pas pu arrêter Paul. Notre vie s’est effondrée.

Il faisait beau pourtant.

Je ne suis pas arrivée à dire aux policiers ce que l’autre m’avait demandé. Ce sont des témoins qui l’ont fait.

« S’il vous plait, madame, qu’est-ce que ça fait d’être une pute à nègre ? »