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Politique migratoire : une indignité nationale et européenne

Samedi 23 avril 2016 / CDDLE

Dans un nouveau rapport paru en mars, La Cimade dénonce les difficultés rencontrées par les étrangers pour demander, renouveler un titre de séjour en préfecture ou faire valoir leurs droits. Elle dénonce la mise à distance des personnes étrangères des guichets des préfectures. A Besançon également. Pourquoi cette fuite en avant ?

En violation du principe d’égalité de tous devant le service public, l’accès à la préfecture relève du parcours du combattant. L’enregistrement des dossiers s’avère également problématique : refus abusifs fondés sur des exigences arbitraires de justificatifs, pratiques discriminatoires selon le motif de demande invoqué.

Tous ces obstacles allongent démesurément la durée de démarches dont l’enjeu est vital pour les personnes concernées. Le temps devient un moyen de domination de l’administration envers les personnes étrangères.

Sous le prétexte aussi facile que réducteur selon lequel on ne peut pas accueillir toute la misère du monde (personne ne nous le demande), nous entrons tranquillement dans l'inhumanité. L'individualisme et l'égoïsme président aux « valeurs actuelles » de rejet de l'autre.

On révise régulièrement la liste des pays sûrs dont les ressortissants sont assimilés à de faux demandeurs d'asile qui doivent laisser la place aux « vrais » demandeurs ( Érythréens, Afghans, Syriens, Irakiens) que l'on accueille finalement pas. La Turquie est cyniquement devenue un pays sûr, payé pour accueillir les réfugiés que nous ne voulons pas.

A Besançon que se passe-t-il ?

- Les OQTF (obligation à quitter le territoire) sont notifiées en masse et sont souvent agrémentées d'une interdiction de territoire de trois ans.

- Le Préfet se permet de contester l’avis du Médecin de l'ARS (l’Agence Régionale de Santé ) et refuse assez systématiquement de délivrer des titres de séjour aux étrangers malades. Lire sur notre Blog : Migrants : précarité et santé.

- Le problème de la domiciliation administrative pour tout étranger est devenue un vrai casse tête ( adresse postale fixe nécessaire dans les relations avec l'Administration pour toute démarche administrative).

- La purge effectuée en direction des Kosovars, Albanais, Arméniens avait pour objectif d'organiser la venue de Syriens. Dans les faits le site ouvert par la ville en sept 2015 pour ce faire a vite été fermé (solidairesrefugies.grandbesancon ) et peu de Syriens sont venus en Franche Comté (on devait en accueillir 60) comme en France ; quant à l'info promise elle est inexistante. Quelques Soudanais sont arrivés récemment essentiellement des déplacés en provenance de Calais.

Qui peut penser que ces mesures résoudront le problème ? Tout au plus réussira t-on à fermer l'abri de nuit de St Jacques (ex maternité) qui sert avant tout actuellement à assigner à résidence dans des conditions sanitaires lamentables des étrangers qui seront frappés à plus ou moins long terme de « mesures d'éloignement ». Mais à long terme où va-t-on ? A quoi est on en train d'habituer les Français ? Comment peut on penser mieux vivre en France avec un tel mépris de l'autre ?

La maltraitance devient banale.

Ces expulsions se font par ailleurs dans des conditions inacceptables. On ne peut que remarquer une escalade dans les mauvais traitements infligés aux migrants à Besançon depuis le début de l'année et l'instauration de l’État d'Urgence. Un cas parmi d'autres : début mars une jeune femme a été arrêtée à l’abri de nuit « Saint Jacques » et emmenée dans la nuit avec ses 2 enfants, âgés de 4 mois et de 3 ans, sans son compagnon, père des enfants et absent lors de l’arrestation, au CRA (centre de rétention administrative) de Metz puis transférée dès le lendemain matin à Strasbourg et embarquée de force dans un avion affrété expressément pour la famille. Ceci en violation flagrantes des articles 3-1 de la Convention Internationale des Droits des Enfants et 8 de la CEDH.

Alors que cette femme demandait à chaque étape à pouvoir rencontrer un médecin, elle n'a finalement jamais eu la visite médicale souhaitée systématiquement promise à l’étape suivante. Désormais cachée au Kosovo, elle a fait parvenir un témoignage indiquant qu’elle avait fait tout le voyage en avion entravée bras et jambes, ce qui lui interdisait, entre autres, de s’occuper de son bébé de 4 mois.

Qui peut nous faire croire que la situation sera meilleure quand on aura expulsé tous ces indésirables qui  « n'ont pas vocation à » rester sur le territoire de la République où désormais se creuse clairement à propos des Droits une nouvelle fracture entre l'Homme et le Citoyen(ne) français(e).

Ces flux migratoires ont beau nous démontrer de façon brutale les conséquences inéluctables de notre fonctionnement où seule l'économie préside aux affaires de la planète, on continue à ne pas vouloir ouvrir les yeux sur d'autres perspectives. On ferme les yeux comme on ferme les frontières par manque d'imagination et de courage tout en sachant que c'est inopérant.

Ainsi la procédure Dublin III est elle un exemple de cette vision à court terme tendant de maintenir les migrants aux Frontières de l'Europe dans les pays représentant les limites extérieures de Schengen afin de les rendre invisibles dans notre pays comme dans les pays les plus riches de l'UE. En faisant reposer tout le poids des migrations sur le premier pays d’accueil s'est mis en place un système aberrant et inégalitaire au sein de l'Union qui génère les protestations hongroises et grecques au risque de faire éclater l'UE.  Lire dans ce blog : La Méditerranée, l'asile et la solidarité  .

Il existe pourtant des solutions

Rendre toutes les migrations légales ferait de facto disparaître l’immigration "clandestine" et les réseaux de passeurs. Tout projet migratoire étant légitime, l'ouverture permettrait aux migrants de déployer leur plein potentiel économique dans le pays d’accueil. L'aide aux pays de départ des migrants doit être soutenue avec une prévention contre la corruption. D'autres solutions efficaces et connues restent dans les cartons par manque de courage et de volonté de changer de mode de relations internationales. Lire dans ce blog : Peur des migrants, peur du FN et crise politique .

En France et en Europe on est actuellement en train de corrompre la Turquie pour mieux violer les lois internationales autorisant la déportation de réfugiés qu'on ne veut pas secourir. Cette politique favorise la xénophobie et la misanthropie pour quel bénéfice ? Actuellement force est de constater qu'en matière migratoire il n'est pas besoin que le FN soit au gouvernement pour que ses idées et son programme soient au pouvoir.

Aujourd'hui les migrants, demandeurs d'asile qui ne peuvent que fuir des contextes nationaux devenus inhumains  sont expulsés sans solution de nos pays riches et démocratiques. Ils nous démontrent au passage que se référer à la déclaration universelle des Droits de l’Homme ne garantit pas les conduites « universelles » attendues. « Cette déficience d’humanité ne vient certes pas de se révéler mais désormais elle fait partie de la crise de l’avenir humain » (1)

Pour penser autrement

Si le phénomène migratoire provoque le rejet en période de crise, les États responsables des interventions militaires occidentales qui ont provoqué des désastres humains dans les différents pays d'où viennent les migrants, assumeront ils les conséquences de leurs choix. Pour le moment ils semblent avoir la mémoire courte sur l'origine de ces flux migratoires et se défausser cyniquement sur la Turquie et la Grèce ou l'Italie. Penser que cela pourra durer est illusoire.

Jacques Demorgon, philosophe et sociologue, nous rappelle dans son étude (1) approfondie l'essentiel de ce qui devrait nous interroger autour de ces drames migratoires qui de toutes façons transformeront de grès ou de force nos sociétés.

« ... Les réfugiés des guerres et les migrants économiques prennent d’invraisemblables risques dans leur implication sans mesure vers la vie, vers les autres, hors et en eux-mêmes. Ils sont comme ces enfants que l’on dit inconscients du danger. Ils ont connu et ils connaissent encore le pire. Le meilleur, ils le postulent et, parfois, le rencontrent chez ceux qu’ils croisent dans leurs parcours. Ils sont eux-mêmes au tournant de l’humain….Ils obligent les autres à se situer à la bifurcation entre l’humain et l’inhumain….

...Quels que soient les travestissements monstrueux des sectarismes et des terrorismes, on ne les combattra pas victorieusement par les replis identitaires nationaux mais pas davantage par la seule obstination de l’économie financière mondialisée. Le défi, géopolitique et transpolitique, que cette économie lance à la planète ne cesse de se perdre dans les retombées inégalitaires de misère non combattue et les catastrophes écologiques. » Le choix de l'humain reste un choix politique.

(1) : Jacques Demorgon : Réfugiés, migrants : Europe et Monde au tournant de l’Humain